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Sékou Touré |
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Sékou Touré, l’homme qui a dit non il y a 24 ans que nous quittait le président Ahmed Sékou Touré. Celui qu'on surnomme le Syli (l'éléphant) a marqué son temps par son charisme et son combat politique, tant en Afrique que dans le reste du monde.
Lorsqu’il fut élu conseiller territorial de Beyla, en 1954, le « Syli » fit montre de ses capacités à diriger les affaires du pays. Mais pour De Gaulle, « Sékou Touré et son équipe n’étaient pas capables de créer un État en Guinée ». C’est sans compter avec la détermination du leader guinéen et son poids dans le pays... La Guinée devient indépendante le 2 octobre 1958. Sékou Touré est élu président de la République le 15 janvier 1959. Malgré quelques tentatives de réchauffement en 1963, les relations entre Paris et Conakry sont exécrables et sont rompues en 1965. La normalisation n'aura lieu que dix ans plus tard (1975), suivie d'une visite d'Etat du président Giscard d'Estaing en Guinée en 1978 et d'une visite officielle de Sékou Touré en France en 1982. A la fin des années 1970, il se tourne de plus en plus vers l'Islam et noue de nombreuses relations avec les pays musulmans et organisations islamiques. Constamment réélu Président Le peuple guinéen vota « non » massivement à l'entrée dans la Communauté préconisée par la France du général de Gaulle et se prononça donc pour l'indépendance immédiate. Les relations de Conakry avec Paris en furent sérieusement altérées et certaines conséquences de ce choix historique se font encore sentir aujourd’hui. En 1957, il est vice-président du Conseil de gouvernement instauré par la loi-cadre Defferre, membre du Grand conseil de l'Afrique occidentale française à Dakar... Avec vigueur, souvent avec rigueur, Sékou Touré imprima son empreinte sur la Guinée pendant plus de trente années révolutionnaires. Une révolution qu'il croyait, proclamait et voulait éternelle : aux heures les plus difficiles que connut son régime, il fut institué « Responsable suprême de la Révolution ». Ahmed Sékou Touré, a été plus enclin à suivre la voie de l’austérité que celle du faste. Il pratique la collectivisation, et interdit le commerce privé. Le régime se radicalise peu à peu suite aux tentatives d'assassinat et de renversement dont il fait l’objet ; notamment après 1964, lorsque une loi-cadre instaura une « révolution culturelle », l'exil de nombreux cadres et la multiplication de complots– le tout entraînant une répression de plus en plus sévère, dont le camp Boiro de Conakry devient le tragique symbole. Le parti-État Le Parti démocratique de Guinée (PDG), parti unique qualifié de « parti-État », était étroitement plaqué sur l'ensemble des structures du pays : quelles que fussent la tiédeur naturelle ou les réserves de certains, il permettait de mobiliser en un temps record, dans les grandes occasions, des foules entières de militants et de militantes vêtus de blanc (la tenue blanche lors des manifestations officielles fut rendue obligatoire en 1972). L'adhésion était obligatoire dès l'âge de 7 ans. Les rouages du PDG (Congrès et Conseil national de la Révolution, instances régionales et locales) fonctionnaient en parallèle avec l'État, avec les 33 régions administratives, les 320 arrondissements et les 2 500 Pouvoirs révolutionnaires locaux (PRL, correspondant aux anciennes communes ou quartiers de villes). Le chef de l'État était également secrétaire général du parti ; les ministres étaient tous membres soit du Bureau politique national, soit du Comité central, et les gouverneurs de régions étaient flanqués d'un secrétaire fédéral du parti. L'armée et la police étaient doublées d'une milice populaire.
Les complots, internes ou externes, ont été plus réels qu'on le présente parfois, mais leur répression a souvent frappé des innocents, notamment des personnalités proches de Sékou, voire des amis de longue date, qui ont été ainsi éliminés par d'autres familiers du leader guinéen pour satisfaire des ambitions ou régler des inimitiés personnelles. Les principaux complots ont été le complot pro-français en 1960, celui des enseignants en 1961 (qui entraîna l'implication de certains Soviétiques et le départ de l'ambassadeur de l'URSS), le complot des commerçants (dit aussi « Petit-Touré ») en 1965, le complot des militaires en 1969, le complot peul en 1976. L’épisode le plus important fut la tentative de débarquement à Conakry, organisée le 22 novembre 1970 par des forces portugaises venues de Guinée-Bissau. L’objectif était de libérer des militaires portugais faits prisonniers lors de la lutte avec les combattants du PAIGC, ce qui réussit ; les envahisseurs étaient accompagnés d'exilés guinéens venus pour renverser le régime de Sékou Touré, ce qui échoua. La totalité de la vie publique en Guinée était modelée par la pensée de Sékou Touré. Celui-ci l'exprimait le plus souvent dans des discours prononcés (en français le plus souvent, plus rarement en langues nationales) lors de grandes manifestations de masse. Parfois écrits à l'avance, mais fréquemment improvisés, ces discours pouvaient durer jusqu'à quatre ou cinq heures ; l'orateur commençait en général de manière sourde, avec un débit assez lent, puis le volume s'élevait, le rythme s'accélérait, les formules jaillissaient sans que jamais, malgré d'innombrables incidentes, le fil du raisonnement soit abandonné et la finalité du propos oubliée. Mais Sékou affectionnait aussi les réunions plus restreintes de cadres, qu'il fustigeait pour leurs manquements et devant lesquels il définissait interminablement les lignes directrices de l'action à venir, entrant parfois dans les détails d'exécution les plus minutieux, cependant que les auditeurs prenaient force notes. Il privilégiait également les rencontres avec les étudiants, devant lesquels il se livrait à un véritable travail pédagogique, refaisant le monde, l'Afrique et la Guinée à sa manière. Les jeunes auditeurs buvaient ses paroles, posaient des questions, notaient les réponses, sachant de plus qu'ils seraient interrogés et notés sur leur bonne connaissance de la pensée du « Responsable suprême de la révolution ». Depuis la révolution culturelle, l'enseignement était largement idéologisé, les établissements étant eux-mêmes devenus des Centres d'enseignement révolutionnaires (CER). Admirablement informé par un réseau de fidèles répartis sur tout le territoire, le président recevait, à Conakry et lors de ses déplacements, de nombreux citoyens venus, seuls ou en délégation, lui soumettre leurs doléances ou critiques. Rien n'était plus facile : chaque soir, des dizaines de personnes envahissaient sans protocole le grand salon de l'ancien palais du gouverneur, devenu résidence et bureau présidentiels. Le contrôle était vigilant mais débonnaire ; le président voyait tout le monde ou presque, s'efforçant de comprendre et, si possible, de résoudre les cas qui lui étaient présentés. Intransigeant en ce qui concerne les grands principes révolutionnaires, Sékou Touré était ouvert à la discussion et nombre de décisions, y compris les siennes, furent réformées ou amendées à la suite de tels contacts avec la base. Si certains étaient paralysés de crainte en sa présence, beaucoup défendaient leurs requêtes avec véhémence. Parfois même, la revendication prenait une forme collective qui échappait aux canaux de transmission du parti. Il en fut ainsi des manifestations d'étudiants mécontents des affectations d'office dans les régions lointaines ou hostiles à l'instauration de l'« université à la campagne », qui leur faisait passer une année entière aux travaux des champs. De même les manifestations des femmes et des marchandes des marchés de Conakry, en août 1977, amenèrent Sékou Touré (jusque là assuré du soutien indéfectible des femmes, regroupées en une Union des femmes révolutionnaires de Guinée à satisfaire leurs revendications en supprimant la police économique – corrompue et répressive –, en instaurant l'autogestion des marchés et en renonçant à l'interdiction du commerce privé : cette dernière décision, édictée en 1975, n'avait eu d’autre effet que de provoquer la méfiance des producteurs et de favoriser une fraude intense, qui tout à la fois suscitait la pénurie et la palliait ... L'une des formes les plus réussies de l'instrumentalisation de la sensibilité populaire en faveur du régime était l'appui constant donné à la vie culturelle. Certes, de nombreux écrivains ou poètes s'étaient exilés, les productions dramaturgiques étaient le plus souvent fastidieuses et idéologiquement lourdes. En revanche, les chanteurs et musiciens, les griots, les orchestres et ensembles instrumentaux, les groupes de danse et de ballets étaient de tout premier plan. Ils se produisaient régulièrement au Palais du Peuple (construit par les Chinois) lors de brillantes soirées artistiques données à l'occasion d'événements nationaux ou de visites officielles étrangères. De nouvelles formations étaient sélectionnées lors de concours régionaux ou nationaux tenus régulièrement. Bien entendu, les thèmes devaient être plus ou moins révolutionnaires ou « progressistes » ; mais ils étaient, le plus souvent, intelligemment adaptés d'anciens thèmes traditionnels. Accusé par beaucoup de tyran, on oublie son combat pour l’émancipation de l’Afrique en général, de la Guinée en particulier. Il fut l’un des plus virulents défenseurs de la lutte anti-coloniale. Il a aussi donné priorité à l’unité africaine. Ceci s’est matérialisé, par son soutien aux mouvements de libération nationale (avec le coup de pouce à la Guinée Bissau, à l’Angola ; l’aide à la Swapo et au Frelimo), la lutte contre l’impérialisme et au non-alignement. Il était de ceux qui voulaient qu’on maintienne une structure fédérale comme l’AOF et l’AEF. Au sommet de la Havane en 1979, sékou Touré se range du côté de ceux qui veulent un retour au « non alignement authentique », et non pas un mouvement systématique proche des soviétiques. Il est loin d'être acquis qu'il ait réellement eu des convictions communistes, mais ce sont certainement les circonstances qui l'ont jeté dans ce camp par instinct de survie. Sur le plan international, Sékou donne d'emblée la priorité à l'unité africaine à l'appui aux mouvements de libération, à la lutte contre l'impérialisme et le néo-colonialisme, au non alignement. Son premier voyage après la proclamation de l'indépendance est pour le Ghana, indépendant depuis dix huit mois : cinq ans avant l'OUA, il proclame alors, avec Nkrumah, une Union des États Africains. Il prononce à l'Onu – en un français brillant – des discours véhéments : il assiste en particulier à la session de 1960 où sont adoptés les principaux textes sur la décolonisation. Sékou Touré envoie encore un contingent de « casques bleus » au Congo ex-belge, où – contre les séparatistes comme Tshombé – il soutient Lumumba, dont l'assassinat le meurtrit. Tout comme l'affecteront plus tard les coups d'État qui éliminent les uns à près les autres ses amis politiques : Olympio au Togo, Ben Bella en Algérie, Nkrumah au Ghana, Modibo Keita au Mali. De nombreuses figures du tiers-monde engagé (Ben Barka, Che Guevara, Nelson Mandela) passent dans la capitale guinéenne, où s'installent de nombreux mouvements de libération (GPRA algérien, OLP, PAIGC de la Guinée-Bissau, avec Amilcar Cabral), et divers opposants politiques (sénégalais, ivoiriens, camerounais, etc.). Il reçoit d'illustres visiteurs, surtout en provenance des pays non alignés et du tiers-monde (Tito, Sihanouk, Nasser, Soekarno, Castro, Kaddafi, Chou en Lai...), mais aussi des Occidentaux (le président d'Allemagne fédérale Lübke). Tiers-mondiste engagé, Sekou Touré s'appuie essentiellement sur les pays du « bloc » socialiste et progressiste (Union soviétique, Europe de l'Est, Yougoslavie, République populaire de Chine, Corée du Nord, Cuba), dont l'aide, souvent importante en volume, est loin d'être toujours adaptée aux conditions locales et aux habitudes de la population. Il ne renonce pas pour autant aux investissements occidentaux (l'exploitation de la bauxite, dont la Guinée possède les 2/3 des réserves mondiales, est assurée sur deux sites par des sociétés occidentales, et dans un troisième par l'URSS) et à l'aide alimentaire américaine.
Sékou Touré et John F. Kennedy; au centre Telli Diallo Ses relations avec Washington, qui ont connu quelques soubresauts, essentiellement verbaux, n'ont jamais été interrompues ; dès 1959, Sékou a été reçu à Washington par Eisenhower, ultérieurement par Kennedy et presque tous leurs successeurs. L'Allemagne fédérale, où il se rend dès 1959 en visite officielle, est également l'un des meilleurs partenaires de la Guinée, en dépit des efforts de la République démocratique allemande, présente et active elle aussi dès 1958. Les efforts déployés par cette dernière pour être reconnue diplomatiquement finiront par aboutir peu avant le débarquement portugais de novembre 1970 : la RFA ayant été accusée d'être impliquée dans cette tentative, les relations seront interrompues jusqu'à la normalisation de 1974, à la suite de quoi les deux Allemagne coexisteront en Guinée jusqu'à la réunification. Sékou Touré, qui n'avait sans doute pas cru en une réaction aussi drastique et durable du général de Gaulle, n'a en réalité jamais, en son for intérieur, renoncé à une réconciliation avec Paris (ce n'était pas l'avis de certains de ses proches). Des relations diplomatiques détestables ont perduré jusqu'en 1965 et quelques accords de coopération ont été signés, mais la Guinée a quitté la zone Franc en 1960 ; la plupart des sociétés françaises ont été nationalisées, des Français inquiétés, arrêtés ou expulsés ; les échanges commerciaux se sont fortement réduits, les pensions des anciens combattants guinéens de l'armée française (ils étaient plus de 20 000) ont cessé d'être payées par le Trésor français. Sékou et son régime seront immédiatement et durablement « mis au coin » par la France officielle et sévèrement critiqués par plusieurs leaders africains. Sékou soutient l'indépendance de l'Algérie, condamne les essais nucléaires français au Sahara, vitupère contre les activités des exilés guinéens. Parallèlement, les relations de la Guinée avec ses voisins (le Sénégal de Senghor, la Côte-d'Ivoire d'Houphouët-Boigny, ou encore le Ghana après le renversement de Nkrumah) se dégradent. Pourtant Félix Houphouët-Boigny et Senghor suivront son exemple deux ans plus tard, mais sans en supporter les conséquences négatives. Les cadres et la jeunesse africaine s'enthousiasment et portent Sékou Touré au pinacle, comme en témoignent les écrits d'Aimé Césaire, de Jacques Rabemananjara, de Mongo Beti et de bien d'autres. Nombre de progressistes (africains et même français) affluent en Guinée pour aider le jeune État et compenser le départ précipité des cadres français. Sékou ne quittera plus son pays pendant près de dix ans. Il ne recommencera à se déplacer qu'après la reprise des relations avec la France et le lancement de ce que Sékou appellera l'« offensive diplomatique ». Il faudra attendre les bons offices des Nations unies, en 1974-75, et l'élection en France du président Valéry Giscard d'Estaing pour que la normalisation intervienne, le 14 juillet 1975, en même temps que la libération d'une vingtaine de détenus politiques français. Le climat nouveau se traduit par le démarrage d'une politique de coopération, par de nombreux contrats et investissements (en un an, la France redevient le premier partenaire commercial du pays), par la longue visite d'État du président Giscard d'Estaing en Guinée, en 1978, et par les deux visites de Sékou Touré en France : en 1982, pour une visite bilatérale où il est désormais accueilli par François Mitterrand, et l'année suivante pour participer, aux côtés d'Houphouët-Boigny et en « co-doyen » de la famille franco-africaine, à la conférence de Vittel. mène une politique active dans les pays arabes, devient vice-président du comité Al Qods (Jérusalem), fait entrer la Guinée dans l'Organisation de la conférence islamique (pratiquant plus assidu que par le passé, il fait le pèlerinage de La Mecque), effectue au nom de celle-ci une tentative de médiation dans le conflit entre l'Irak et l'Iran. En Afrique, il s'efforce de favoriser des solutions au différend entre le Mali et le Burkina-Faso, au problème du Tchad, à la question du Sahara occidental (dans laquelle il appuie les positions marocaines, au grand dam de l'Algérie qui en prend ombrage). En 1984, le sommet du 20ème anniversaire de l'OUA devait se tenir à Conakry, et il était question que la Guinée prenne deux ans plus tard la présidence du Mouvement des non-alignés. Le destin devait en décider autrement. Il s’éteint le 26 mars 1984 dans un hôpital de Cleveland, dans l’Ohio aux États-Unis en subissant une opération de chirurgie cardiaque. Deux décennies après sa mort, si Ahmed Sékou Touré suscite toujours des passions, il reste cependant, dans le débat politique guinéen et africain, une figure controversée.
Lansana Conté Quelques jours après ses obsèques, en dépit des dispositions constitutionnelles et nonobstant les intrigues familiales, l'armée guinéenne prit le pouvoir, instaura la deuxième République, ouvrit les portes des prisons, proclama des intentions libérales et démocratiques. Accueilli par la population avec des transports de joie et d'espoir, le nouveau régime fustigea l'ancien, dont les manifestations disparurent en un instant : arrachés les portraits officiels, effacés les slogans, supprimé le parti-État, abandonnées les structures anciennes, interdite l'idéologie, oubliée la Révolution. En quelques heures, tout l'appareil que l'on croyait installé à jamais s'est effondré comme un château de cartes. Au milieu des projets de réforme et des plans de développement, le bilan de Sékou Touré fut qualifié de désastreux dans tous les domaines ; ses parents et les principaux dignitaires furent emprisonnés, certains d'entre eux exécutés. Un bon nombre de Guinéens, beaucoup d'exilés pleins d'espérance condamnèrent jusqu'au souvenir de Sékou Touré. Vingt et deux années après sa disparition, son nom peut de nouveau être évoqué sans trop de passion. Certes, les horreurs du camp Boiro, où souffrirent et périrent au nom de la révolution des milliers de prisonniers politiques, ne sont pas oubliées ; les échecs économiques du régime ne sont pas contestés, mais ses portraits se vendent au marché, des tracts circulent, le nouveau palais présidentiel s'est vu donner par l'actuel président Lansana Conté l'appellation de « Chez Sékou Touré » – ce qui a provoqué quelques mouvements divers parmi les participants à la cérémonie d'inauguration ; un parti politique défend son souvenir, son action et son programme, une fondation porte son nom. Fin 2002, il a été réhabilité et ses biens restitués à sa famille ; sa veuve réside de nouveau dans la capitale guinéenne. Paradoxe donc, et cycle de la mémoire historique : le bâtisseur meurt haï et ressuscite aussitôt, idéalisé. Que retiendront de cette période charnière les contemporains de Sékou Touré et les jeunes Guinéens d'aujourd'hui ? De son vivant déjà, thuriféraires et détracteurs s'opposaient vivement. La population elle-même, y compris des cadres importants du parti, pratiquait souvent le double langage : tout en lançant avec un enthousiasme apparent les slogans révolutionnaires, beaucoup, en petit comité, exprimaient leurs réserves et leurs craintes. Les affirmations les plus contradictoires avaient cours à son sujet. Même après sa mort, certains affirment que sa dépouille n'est pas inhumée dans le mausolée de Conakry : mythe parfait du héros dont le cadavre a disparu, transformant la tombe en cénotaphe et lui conférant le supplément charismatique qui n'appartient qu'aux dieux…
De toutes manières, Sékou Touré était à tous égards un personnage contradictoire, adulé et abhorré, sorte de héros fondateur partagé de son vivant entre l'amour idolâtre et la haine des peuples, pour être englouti dans une destruction posthume d'où il renaîtra plus tard. L'ambivalence est partout chez cet homme aux deux visages : qualifié de dictateur sanguinaire qui a poussé la délation, la torture et la répression jusqu'à en faire un système de gouvernement, et en même temps sentimental fidèle à ses amis et touché par les sentiments qu'on lui portait ; terrorisant certains de ses visiteurs par la sévérité de son regard et la brutalité de ses propos, en séduisant d'autres par le charme de son sourire, l'agrément de sa conversation et la délicatesse de ses attentions ; marxiste convaincu selon les uns, musulman fidèle et pratiquant, selon les autres. Dénonçant les mythes comme rétrogrades, il s'est lui-même constitué en mythe. Ainsi, Sékou Touré, malgré ses excès, ou peut-être même à cause d'eux, s'est admirablement coulé dans la lignée des grandes figures charismatiques de son pays et de son continent. Ses ambivalences sont celles de son peuple, qu'il ne subjuguait à ce point que parce qu'il le connaissait, le reflétait, le « possédait » profondément. Sékou Touré, un dictateur ? Les circonstances ont joué un rôle non négligeable pour qu’il le devienne... Vingt ans après sa mort, l’homme qui a eu l’audace de dire haut « non » à De Gaulle reste encore un héros pour les uns, un tyran pour les autres. Somme toute, l’histoire africaine retiendra qu’Ahmed Sékou Touré fut un homme courageux et rigoureux, un leader syndical incomparable ayant évolué dans un contexte international marqué par l’adversité d’abord dans la lutte pour l’indépendance, et ensuite pour la gestion de l’indépendance contre laquelle l’ancienne métropole n’a cessé d’œuvrer en s’appuyant, comme elle a toujours su le faire, sur des complices extérieurs et intérieurs. Près d'un demi-siècle après le « non » fondateur et vingt et deux ans après la disparition de Sékou Touré, la Guinée est toujours dirigée par le président Lansana Conté qui, à la mort de l'ancien président en 1984, a pris le pouvoir à la tête de l'armée. Le nouveau régime, celui de la deuxième République, a certes commencé à se libéraliser, à se transformer et à progresser, mais certaines pesanteurs du passé, des ostracismes néfastes, le goût de l'intrigue et de la rumeur, l'habitude du népotisme et de la corruption grande ou petite, la persistance d'attitudes particularistes et d'ambitions personnelles, la dispersion et les contradictions de l'opposition, certaines réserves aussi de partenaires étrangers de même que les sanctions instaurées – suite au silence trop longtemps opposé aux exigences de « bonne gouvernance » des institutions européennes ou internationales –, tout cela fait que le développement tant promis, tant espéré, n'est toujours pas au rendez-vous. Lansana Conté use de la répression pour garder son fauteuil. Bien que rongé depuis par un diabète chronique, et une leucémie l’homme ne veut pas passer la main... Il reste au peuple de Guinée lui-même, lorsqu'il parviendra à faire taire en lui les voix de la discorde et à dépasser la désunion, à s'attaquer d'un commun accord à la seule querelle qui vaille, celle du progrès économique, social et culturel du pays, dans le respect de la liberté et des capacités de chacun. Comment un pays qui renie et dénigre son père fondateur peut-il construire sa fierté et son avenir? bibliographie: Sékou Touré : le « non » légendaire (Marc K. Satchivi); Les témoignages d'André Lewin, auteur de La Guinée, dans la collection « Que sais-je! » et de Diallo Telli, le tragique destin d'un grand Africain
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