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Histoire |
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SOUNDIATA KEITA 2ème Partie Soumaoro Kanté, le Roi-Sorcier
Pendant que loin du pays natal le fils de Sogolon faisait ses premières
armes, le Manding était tombé sous la domination d'un nouveau maître,
Soumaoro Kanté, le roi de Sosso. Comme les hommes ont la mémoire courte, du fils de Sogolon on ne parlait qu'avec ironie et mépris : on a vu des rois borgnes, des rois manchots, des rois boiteux, mais des rois perclus des jambes personne n'en avait jamais entendu parler. Pour grand que soit le destin prédit à Mari-Djata, on ne peut donner le trône à un impuissant des jambes; si les génies l'aiment, qu'ils commencent par lui donner l'usage de ses jambes. Tels étaient les propos que Sogolon entendait tous les jours. La reine-mère Sassouma était la source de tous ces propos. Devenue toute-puissante Sassouma Bérété persécuta Sogolon que feu Naré Maghan lui avait préférée ; elle exila Sogolon et son fils dans une arrière cour du palais ; la mère de Mari Djata habitait maintenant une vieille case qui avait servi de débarras à Sassouma. La méchante reine-mère laissait la voie libre à tous les curieux qui voulaient voir l'enfant qui, à sept ans, se traînait encore par terre ; presque tous les habitants de Niani défilèrent dans le palais ; la pauvre Sogolon pleurait de se voir ainsi livrée à la risée publique. Devant la foule des curieux, Mari Djata prenait un air féroce. Sogolon ne trouvait un peu de consolation que dans l'amour de sa première fille, Kolonkan; elle avait quatre ans et marchait, elle, elle semblait comprendre toutes les misères ; de sa mère; déjà elle l'aidait aux travaux ménagers; quelquefois quand Sogolon vaquait à ses travaux, c'est elle qui se tenait auprès de sa sœur Djamarou, encore toute petite. Sogolon Kedjou et ses enfants vivaient des restes de la reine-mère ; elle tenait derrière le village un petit jardin dans la plaine ; c'était là qu'elle passait le plus clair de son temps, à soigner ses oignons, ses gnougous. Un jour elle vint à manquer de condiments et elle alla chez la reine-mère quémander un peu de feuilles de baobab. – Tiens, fit la méchante Sassouma, j'en ai plein la calebasse, sers-toi, pauvre femme. Moi, mon fils à sept ans savait marcher et c'est lui qui allait me cueillir des feuilles de baobab. Prends donc, pauvre mère puisque ton fils ne vaut pas le mien. Puis, elle ricana, de ce ricanement féroce qui vous traverse la chair et vous pénètre jusqu'aux os. Sogolon Kedjou en était anéantie. Elle n'avait jamais pensé que la haine pût être si forte chez un être humain ; la gorge serrée elle sortit de chez Sassouma. Devant sa case Mari-Djata, assis sur ses jambes impuissantes, mangeait tranquillement dans une calebasse. Ne pouvant plus se contenir Sogolon éclata en sanglots, se saisit d'un morceau de bois et frappa son fils. – O fils de malheur, marcheras-tu jamais ! Par ta faute je viens d'essuyer le plus grand affront de ma vie ! Qu'ai-je fait, Dieu, pour me punir de la sorte ? Mari-Djata saisit le morceau de bois et dit en regardant sa mère : – Mère, qu'y a-t-il ? – Tais-toi, rien ne pourra jamais me laver de cet affront. – Mais quoi donc ? – Sassouma vient de m'humilier pour une histoire de feuille de baobab. A ton âge son fils à elle marchait et apportait à sa mère des feuilles de baobab. – Console-toi, mère, Console-toi ! – Non, C'est trop, je ne puis. – Eh bien, je vais marcher aujourd'hui, dit Mari-Djata. Va dire aux forgerons de mon père de me faire une canne en fer la plus lourde possible. Mère, veux-tu seulement des feuilles de baobab, oubien veux-tu que je t'apporte ici le baobab entier ? –
Ah fils ! je veux pour me laver de cet affront le baobab et ses racines
àmes pieds devant ma case.
Sogolon s'était assise devant sa case; elle pleurait doucement en se
tenant la tête entre les deux mains. Mari-Djata revint tout tranquillement
à sa calebasse de riz et se remit à manger comme si rien ne s'était passé
; de temps à autre il levait un regard discret sur sa mère qui murmurait
tout bas : « Je veux l'arbre entier, devant ma case, l'arbre entier. »Tout
-à coup une voix éclata de rire derrière la case : c'était Sassouma la
méchante qui racontait la scène de l'humiliation à une de ses servantes et
elle riait fort afin que Sogolon l'entende. Sogolon s'enfuit dans la case
et cacha son visage sous les couvertures afin de ne pas avoir sous les
yeux ce fils impassible, plus préoccupé de manger que de toute autre
chose. La tête enfouie dans les couvertures, Sogolon sanglotait, son corps
s'agitait nerveusement ; sa fille Sogolon-Diamarou était venue s'asseoir
auprès d'elle et disait Les forges royales se trouvaient hors les murs ; plus d'une centaine de forgerons y travaillaient. C'était de là que sortaient les arcs, les lances, les flèches et les boucliers des guerriers de Niani. Quand Balla Fasséké vint commander une canne de fer, Farakourou lui dit : – Le grand jour est donc arrivé ? – Oui, aujourd'hui est un jour invraisemblable aux autres, mais aujourd'hui verra ce qu'aucun autre jour n'a vu. Le maître des forges, Farakourou, était le fils du vieux Nounfairi; c'était un devin comme son père. Il y avait dans ses ateliers une énorme barre de fer fabriquée par son père Nounfaïri tout le monde se demandait à quel usage on destinait cette barre. Farakourou appela six de ses apprentis et leur dit de porter la barre chez Sogolon. Quand les forgerons déposèrent l'énorme barre de fer devant la casse, le bruit fut si effrayant que Sogolon, qui était couchée, se leva en sursaut. Alors Balla Fasséké, fils de Gnankouman Doua parla :– Voici le grand jour, Mari Djata. Je te parle, Maghan, fils de Sogolon. Les eaux du Djoliba peuvent effacer la souillure du corps; mais elles ne peuvent laver d'un affront. Lève-toi jeune lion, rugis, et que la brousse sache qu'elle a désormais un maître. Les
apprentis forgerons étaient encore là ; Sogolon était sortie ; tout le
monde regardait Mari Djata; il rampa à quatre pattes et s'approcha de la
barre de fer. Prenant appui sur ses genoux et sur une main, de l'autre il
souleva sans effort la barre de fer et la dressa verticalement ; il
n'était plus que sur ses genoux, il tenait la barre de ses deux mains. Un
silence de mort avait saisi l'assistance. Sogolon Djata ferma les yeux, il
se cramponna, les muscles de ses bras se tendirent d'un coup sec il
s'arc-bouta et ses genoux se détachèrent de terre ; Sogolon Kedjou était
tout yeux, elle regardait les jambes de son fils, qui tremblaient comme
sous une secousse électrique. Djata transpirait et la sueur coulait de son
front. Dans un grand effort il se détendit et d'un coup il fut sur ses
deux jambes, mais la grande barre de fer était tordue et avait pris la
forme d'un arc.
Prends ton arc, Simbon, Quand Sogolon vit son fils debout, elle resta un instant muette et soudain elle chanta ces paroles de remerciement à Dieu qui avait donné à son fils l'usage de ses pieds.
O, jour, quel beau jour. Debout, dans l'attitude d'un soldat qui se tient au repos, Mari Djata appuyé sur son énorme canne transpirait à grosses gouttes, la chanson de Balla Fasséké avait alerté tout le palais ; les gens accouraient de partout pour voir ce qui s'était passé et chacun restait interdit devant le fils de Sogolon ; la reine-mère était accourue, quand elle vit Mari-Djata debout, elle trembla de tout son corps. Quand il eut bien soufflé, le fils de Sogolon laissa tomber sa canne, la foule s'écarta : ses premiers pas furent des pas de géant, Balla Fasséké lui emboîta le pas, montrant Djata du doigt, il criait :
Place, place, faites de la place,
Derrière Niani il y avait un jeune baobab; C'est là que les enfants de la
ville venaient cueillir des feuilles pour leur mère. D'un tour de bras, le
fils de Sogolon arracha l'arbre et le mit sur ses épaules et s'en retourna
auprès de sa mère. Il jeta l'arbre devant la case et dit : Sogolon Djata a marché. De ce jour la reine mère ne fut plus tranquille. Mais que peut-on contre le destin ? Rien. L'homme, sous le coup de certaines illusions, croit pouvoir modifier la voie que Dieu a tracée, mais tout ce qu'il fait entre dans un ordre supérieur qu'il ne comprend guère. C'est pourquoi les efforts de Sassouma furent vains contre le fils de Sogolon ; tout ce qu'elle fit était dans le destin de l'enfant. Hier, méprisé et objet de la risée publique, le fils de Sogolon était maintenant aussi aimé qu'il avait été méprisé. La foulé aime et craint la force ; tout Niani ne parlait que de Djata, toutes les mères poussaient leurs fils à devenir les compagnons de chasse de Djata, à partager ses jeux comme si elles voulaient faire profiter leur progéniture de la gloire naissante du fils de la femme-buffle. Les paroles de Doua le jour du baptême revinrent à la mémoire des hommes ; on entourait maintenant Sogolon de beaucoup de respect et dans les conversations on aimait opposer la modestie de Sogolon à l'orgueil et à la méchanceté de Sassouma Bèrèté c'était parce que la première avait été une femme et une mère exemplaires que Dieu avait rendu la force aux jambes de son fils car disait-on, plus une femme aime son mari, plus elle le respecte, plus elle souffre pour son enfant plus celui-ci sera valeureux un jour. Chacun est le fils de sa mère : l'enfant né vaut que ce que vaut sa mère. Il n'était point étonnant que le roi Dankaran Touman fut si terne, sa mère jamais n'avait manifesté le moindre respect à son mari, elle n'avait jamais, devant le feu roi, l'humilité que doit avoir toute femme devant son mari : on rappelait ses scènes de jalousie, les propos méchants qu'elle faisait circuler sur le compte de sa co-épouse et de son enfant. Et les gens concluaient gravement : « Personne ne connaît le mystère de Dieu, le serpent n'a pas de pattes, mais il est aussi rapide que n'importe quel autre animal qui a quatre pattes. » La
popularité de Sogolon Diata grandissait de jour en jour ; il était entouré
d'une bande d'enfants du même âge que lui : c'était Fran Kamara, le fils
du roi de Tabon, c'était Kamandjan, fils du roi de Sibi et d'autres
princes encore, que leurs pères avaient envoyés à la cour de Niani Tous les soirs devant sa case, Sogolon Kedjou réunissait Djata et ses compagnons ; elle leur racontait les histoires des bêtes de la brousse, les frères muets des hommes ; le fils de Sogolon apprit à faire la distinction entre les animaux il sut pourquoi le buffle est le double de sa mère il sut aussi pourquoi le lion était le protecteur de la famille de son père. Il écoutait aussi l'histoire des rois que lui racontait Balla Fasséké ; il écoutait avec ravissement l'histoire de Djoulou Kara Nain, le grand roi de l'or et de l'argent, celui dont le soleil a brillé sur toute une moitié du monde. Sogolon initia son fils à certains secrets, elle lui révéla le nom des plantes médicinales que tout grand chasseur doit connaître. Ainsi, entre sa mère et son griot, l'enfant sut tout ce qu'il fallait savoir. Le fils de Sogolon avait maintenant dix ans. Sogolon-Djata, sous la langue rapide des maninka, est devenu Soundjata ou Sondjata. C'était un jeune garçon plein de vigueur ; ses bras avaient la force de dix bras, ses biceps faisaient peur à ses compagnons. Il avait déjà le parler autoritaire de ceux qui doivent commander; Manding Bory, son frère, devint son meilleur ami ; dès qu'on voyait Djata, aussitôt Manding Bory se faisait voir; ils étaient comme l'homme et son ombre. Fran Kamara et Kamandjou étaient les meilleurs amis des jeunes princes; Balla Fasséké les suivait comme un ange gardien. Mais la popularité de Soundjata fut telle que la reine mère s'inquiéta pour le trône de son fils ; Dankaran Touman était ce qu'il y a de plus effacé; à dix huit ans il était encore sous l'influence de sa mère et de quelques vieux intrigants. Sous son nom c'était Sassouma Bérété qui régnait. La reine-mère voulut mettre fin à cette popularité en tuant Soundjata et c'est ainsi qu'une nuit elle reçut chez elle les neuf grandes sorcières du Manding. C'étaient de vieilles femmes ; la plus âgée, la plus dangereuse aussi, s'appelait Soumosso Konkomba ; quand les neuf mégères se furent assises en demi-cercle autour de son lit la reine-mère dit : – Vous qui régnez dans la nuit, vous puissances nocturnes, vous qui détenez le secret de la vie, vous qui pouvez mettre fin à une vie, pouvez-vous m'aider ? – La nuit est puissante, dit Soumosso Konkomba, ô reine, dites-nous ce qu'il faut faire, sur qui faut il diriger la lame fatale ? – Je veux supprimer Soundjata, dit Sassouma. Son destin s'oppose à celui de mon fils ; il faut le tuer quand il en est temps encore ; si vous réussissez je vous promets les plus belles récompenses ; avant tout je donne à chacune une vache et son veau et dès demain allez aux greniers royaux de ma part et chacune de vous recevra cent mesures de riz et cent mesures de foin. – Mère du roi, reprit Soumosso Konkomba, la vie ne tient qu'à un fil très mince ; mais tout est lié ici-bas. La vie a une cause, la mort aussi. L'une sort de l'autre , votre haine a une cause, votre action doit avoir une cause. Mère du roi tout se tient, notre action n'aura d'effet que si nous sommes en cause, mais Mari-Djata ne nous a rien fait de mal ; il nous est donc difficile de l'atteindre. –
Mais vous êtes en cause; répliqua la reine-mère, car le fils de Sogolon
sera un fléau pour nous tous. – L'idée est ingénieuse, fit l'une des mégères. – Mais la cause de notre mécontentement sera nous-mêmes, nous aurons touché quelque chose qui ne nous appartient pas. – Nous récidiverons, fit une autre, et s'il nous battait à nouveau nous pourrions lui reprocher d'être méchant, d'être sans coeur. Là nous serions en cause, je crois. –
L'idée est ingénieuse, dit Soumosso Konkomba. Nous irons demain dans le
potager de Sogolon. – Auparavant présentez-vous aux greniers royaux où vous toucherez ce que je vous ai promis en grains ; les vaches et leurs veaux sont déjà à vous. Les
vieilles mégères s'inclinèrent. Elles disparurent dans la nuit noire. La
reine-mère était maintenant seule, elle savourait d'avance sa victoire.
Mais sa fille Nana Triban se réveilla. – Dors ma fille, ce n'est rien. Dors, tu n'as rien entendu. Le
matin, selon son habitude, Soundjata réunit ses compagnons devant la case
de sa mère et dit : –
Je voudrais bien qu'on s'attaquât aux éléphants maintenant, fit Kamandjan. Soundjata et ses compagnons rentrèrent tard au village, mais auparavant Djata voulut, selon son habitude, jeter un coup d'oeil sur le potager de sa mère. C'était le crépuscule ; il y trouva les neuf sorcières qui maraudaient des feuilles de gnougou, elles firent mine de s'enfuir comme des voleurs qu'on surprend. –
Arrêtez, arrêtez, pauvres vieilles, dit Djata. Qu'avez vous à fuir ainsi ?
Ce jardin appartient à tous. –
Chaque fois que vous manquerez de condiments, venez sans crainte vous
ravitailler ici. – Et tu nous confonds par ta bonté, ajouta une autre. Ecoute, Djata, dit Soumosso Konkomba. Nous étions venues pour t'éprouver. Nous n'avons nul besoin de condiments, mais ta générosité nous désarme. Nous étions envoyées par la reine-mère pour te provoquer et attirer sur toi les colères des; puissances nocturnes. Mais on ne peut rien contre un coeur plein de bonté. Et dire que nous avons; déjà touché cent mesures de riz et cent mesures de mil; en plus la reine promet à chacune de nous une vache et son veau. Pardonne-nous, fils de Sogolon.
– Merci, enfant de la justice. –Nous veillerons désormais sur toi, conclut Soumosso Konkomba. Et les neuf sorcières disparurent dans la nuit. –
Soundjata et ses compagnons reprirent la route de Niani et rentrèrent
quand il faisait déjà nuit. – Comment le sais-tu ? fit Soundjata étonné. –
Je les ai vues la nuit machinant leur pro jet, mais je savais qu'il n'y
avait pas de danger pour toi. L'Exil
Mais Sogolon était une mère prudente. Elle savait tout ce que pouvait
faire Sassouma pour nuire à sa famille; un soir, après que les enfants
eurent mangé, elle les réunit et dit à Soundjata " Soundjata avait trouvé en son demi frère un grand ami. On ne choisit pas ses parents, mais on peut choisir ses amis. Manding Bory et Soundjata étaient de véritables amis et c'est pour sauver son frère que Djata accepta l'exil.
Balla Fasséké, le griot de Djata, prépara minutieusement le départ. Mais
Sassouma Bérété surveillait Sogolon et sa famille. Un matin, le roi
Dankaran Touman réunit le conseil. Il annonça son intention d'envoyer une
ambassade au puissant roi de Sosso, Soumaoro Kanté; pour une mission aussi
délicate il avait pensé à Balla Fasséké, le fils de Doua, griot de son
père. Le conseil approuva la décision du roi, l'ambassade fut constituée
et Balla Fasséké en fut le chef.
Ainsi Sogolon et ses enfants ont connu l'exil. Pauvres de nous ! Nous
croyons nuire à notre prochain alors que nous travaillons dans le sens
même du destin. Notre action n'est pas nous, car elle nous est commandée.
Sassouma Bérété s'est cru victorieuse, car Sogolon et ses enfants ont fui
le Manding ! Leurs pieds ont labouré la poussière des chemins. Ils ont
subi les injures que connaissent ceux qui partent de leur patrie ; des
portes se sont fermées devant eux ; des rois les ont chassés de leur cour.
Sept années sont passées et Soundjata a grandi. Son corps est devenu
vigoureux, les malheurs ont donné la sagesse à son esprit. Il est devenu
un homme ; Sogolon a senti le poids de l'âge et de la bosse s'accentuer
sur ses épaules tandis que Diata, tel un jeune arbre, s'élançait vers le
ciel. —
Tu sais que mon père est un grand sorcier. Ce matin-là Soundjata et Manding Bory ne sortirent pas de l'enceinte royale ; ils jouèrent avec les enfants du roi sous l'arbre de la réunion.
—
Assieds-toi, dit le roi. Chez moi j'ai l'habitude d'inviter à jouer mes
hôtes, nous allons donc jouer, nous allons jouer au wori. Mais j'ai des
conditions peu communes : si je gagne — et je gagnerai — je te tue.
« I don don, don don
Kokodji. Et Soundjata prenant les cailloux d'un trou enchaîna : I don don, don don
Kokodji.
Quelqu'un m'a trahi, rugit le roi Mansa Konkon, quelqu'un m'a trahi.
De nouveau Sogolon et ses enfants prirent la route de l'exil.
Ils s'éloignèrent du fleuve et se dirigèrent vers l'ouest, ils allaient
demander l'hospitalité au roi de Tabon dans le pays qu'on appelle
aujourd'hui
Fouta Djallon ; cette région était
alors habitée par les Kamara forgerons et les Djallonkés. Tabon était une
ville imprenable, retranchée derrière les montagnes, le roi était depuis
longtemps allié de la cour de Niani ; son fils Fran Kamara avait été un
des compagnons de, Soundjata. Après le départ de Sogolon, les
princes-compagnons de Djata avaient été renvoyés dans leur famille
respective. C'est avec joie que Soundjata et Manding Bory avaient retrouvé Fran Kamara. Celui-ci, non sans orgueil, leur fit visiter les forteresses de Tabon ; il leur fit admirer la gigantesque porte de fer, les arsenaux du roi. Fran Kamara était très heureux de recevoir Soundjata chez lui ; il fut très peiné lorsqu'arriva le jour fatal, le jour du départ; la veille il avait offert une partie de chasse aux princes du Manding et les jeunes avaient parlé dans la brousse comme des hommes.
Les
exilés reprirent les chemins, Tabon était très loin de Wagadou ; les
marchands furent bons avec Sogolon et ses enfants ; le roi avait fourni
les montures. La caravane se dirigeait vers le nord, laissant le pays de
Kita à droite.
Les voyageurs remarquèrent que les vestibules étaient incorporés aux maisons ; au Manding, le vestibule ou « bolon » était une construction indépendante. Comme c'était le soir tout le monde se dirigeait vers les mosquées ; les voyageurs ne comprenaient rien aux propos que les passants échangeaient en les voyant se diriger vers le Palais. Le palais du roi de Wagadou était une construction imposante ; les murs étaient très hauts l'on eut dit que c'était une habitation pour des génies et non pour des hommes. Sogolon et ses enfants furent reçus par le frère du roi, qui comprenait le Maninka. Le roi était à la prière, son frère installa les voyageurs dans une immense pièce; on leur porta de l'eau pour qu'ils se désaltérassent. Après la prière le roi rentra dans son palais et reçut les étrangers. Son frère servit d'interprète.
— Frère, occupe-toi de nos hôtes ; que Sogolon et ses enfants soient royalement traités ; que dès demain les princes du Manding prennent place parmi nos enfants. Sogolon se remit assez rapidement de ses fatigues. Elle fut traitée comme une reine à la cour du roi Soumala Cissé. On habilla les enfants à la mode de ceux de Wagadou ; Soundjata et Manding Bory eurent de magnifiques blouses longues brodées ; on les entourait de tant de soins que Manding Bory en était gêné, mais Soundjata trouvait tout naturel qu'on le traitât ainsi. La modestie est le partage de l'homme moyen ; les hommes supérieurs ne connaissent pas l'humilité ; Soundjata devint même exigeant, et plus il était exigeant, plus les serviteurs tremblaient devant lui. Il fut très apprécié par le roi, qui dit un jour à son frère : —Si
un jour il a un royaume, tout lui obéira car il sait commander.
Comme tous les maîtres du feu, Soumaoro Kanté était un grand sorcier ; la puissance de ses fétiches était terrible, c'était à cause de ces fétiches que tous les rois tremblaient devant lui, car il pouvait lancer la mort sur qui il voulait. Il avait fortifié Sosso avec une triple enceinte, au milieu de la ville s'élevait son palais qui dominait les paillotes des villages ; il s'était fait construire une immense tour de sept étages et il habitait au septième étage au milieu de ses fétiches, c'est pourquoi on l'appelait le « roi intouchable ». Soumaoro laissa retourner le reste do l'ambassade, mais il retint Balla Fasséké ; il menaça de détruire Niani si Dankaran Touman ne faisait pas sa soumission ; effrayé, le fils de Sassouma fit aussitôt sa soumission et même il envoya au roi de Sosso sa soeur Nana Triban. Un jour que le roi était absent, Balla Fasséké arriva à s'introduire jusque dans la chambre la plus secrète du palais, là où Soumaoro abritait ses fétiches. Quand il eut poussé la porte, Balla fut cloué de stupeur devant ce qu'il vit : les murs de la chambre étaient tapissés de peau humaine; il y en avait une au milieu de la salle sur laquelle le roi s'asseyait ; autour d'une jarre, neuf têtes de morts formaient un cercle; lorsque Balla avait ouvert la porte, l'eau de la jarre s'était troublée et un serpent monstrueux avait levé la tête. Balla Fasséké, qui était aussi versé dans la sorcellerie récita des formules et tout dans la chambre se tint tranquille, et le fils de Doua continua son inspection : il vit au-dessus du lit, sur un perchoir, trois hiboux qui semblaient dormir ; au mur du fond étaient accrochées des armes aux formes bizarres : des sabres recourbés, des couteaux à triple tranchant. Il regarda attentivement les têtes de morts et reconnut les neuf rois tués par Soumaoro à droite de la porte il découvrit un grand balafon, grand comme jamais il n'en avait vu au Manding ; instinctivement il bondit et alla s'asseoir pour jouer du xylophone : le griot a toujours un faible pour la musique, car la musique est l'âme du griot. Il se mit à jouer. Jamais il n'avait entendu un balafon aussi harmonieux ; à peine effleuré par la baguette, le bois sonore laissait échapper des sons d'une douceur infinie ; c'étaient des notes claires, pures comme la poudre d'or ; sous la main habile de Balla l'instrument venait de trouver un maître. Il jouait de toute son âme ; toute la chambre fut émerveillée ; comme de satisfaction, les hiboux somnolents, les yeux mi-clos se mirent à remuer doucement la tête. Tout semblait prendre vie aux accents de cette musique magique : les neuf têtes de morts reprirent leur forme terrestre, elles battaient des paupières en écoutant le grave « air des Vautours » ; de la jarre le serpent, la tête posée sur le rebord, semblait écouter. Balla Fasséké était tout heureux de l'effet de sa musique sur les habitants extraordinaires de cette chambre macabre, mais il comprenait bien que ce balafon n'était point comme les autres, c'était celui d'un maître-sorcier. Le roi Soumaoro était seul à jouer de cet instrument : après chaque victoire, il venait chanter ses propres louanges ; jamais griot n'y avait touché. Toutes les oreilles n'étaient pas faites pour en entendre la musique. Soumaoro était en rapport constant avec ce xylophone ; aussi loin qu'il se trouvât il suffisait qu'on y touchât pour qu'il sût que quelqu'un s'était introduit dans sa chambre secrète. Cet air improvisé plut énormément à Soumaoro. Jamais il n'avait entendu de si belles paroles. Les rois sont des hommes : ce que le fer ne peut contre eux, la parole le fait. Les rois aussi sont sensibles à la flatterie : la colère de Soumaoro tomba, son coeur se remplit de joie, il écoutait attentivement cette musique suave : Je te salue, ô toi
qui portes des habits de peau humaine.
Balla chantait et sa voix, qui était belle, faisait la joie du roi de
Sosso.
Note |
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