SOUNDIATA KEITA
Les premiers Rois du Manding
1ère Partie
Écoutez donc, fils du Manding, enfants du peuple noir, écoutez ma parole,
je vais vous entretenir de Soundjata, le père du Clair-Pays, du pays de la
savane, l'ancêtre de ceux qui tendent les arcs, le maître de cent rois
vaincus.
Je
vais parler de Soundjata, Manding-Diara, lion du Manding,
Sogolon Djata, fils de Sogolon, Nare Maghan Djata,
fils de Nare Maghan, Sogo Sogo Simbon Salaba, héros aux noms
multiples.
Je vais vous parler de Soundjata, celui dont les exploits étonneront
longtemps encore les hommes. Il fut grand parmi les rois, il fut
incomparable parmi les hommes; il fut aimé de Dieu car il était le dernier
des grands conquérants.
Tout au début donc le Manding était une province des rois Bambara; ceux
qu'on appelle aujourd'hui Maninka, habitants du Manding, ne
sont, pas autochtones : ils viennent de l'Est. Bilali Bounama,
l'Ancêtre des Kéita, était le fidèle serviteur du prophète Mohammadou,
(que la Paix de Dieu soit sur lui). Bilali Bounama eut sept fils l'aîné,
Lawalo, partit de la Ville Sainte et vint s'établir au Manding; Lawalo eut
pour fils Latal Kalabi, Latal Kalabi eut pour fils Damal Kalabi, qui eut
pour fils Lahilatoul Kalabi.
Lahilatoul Kalabi fut le premier prince noir à venir faire le
pèlerinage à la Mecque; au retour il fut pillé par des brigands du désert,
ses hommes furent dispersés ; certains moururent de soif ; mais Dieu sauva
Lahilatoul Kalabi, car c'était un homme droit. Il invoqua le Tout-Puissant
et des Djinns apparurent et le reconnurent comme roi. Après sept années
d'absence, par la grâce d'Allah tout-puissant, le roi Lahilatoul Kalabi
put retourner au Manding où personne ne l'attendait plus.
Lahilatoul Kalabi eut deux fils, l'aîné : Kalabi Bomba et le cadet
Kalabi Dauman ; l'aîné choisit le pouvoir royal et il régna, le cadet
préféra la fortune, la richesse, et, il devint, l'ancêtre de ceux qui
vont, de pays en pays chercher fortune.
Kalabi Bomba eut, pour fils Mamadi Kani. Mamadi Kani fut un roi
chasseur comme les premiers rois du Manding. C'est Mamadi Kani qui inventa
le Sïmbon ou sifflet de chasseur, il entra en communication
avec les génies de la forêt et de la brousse ; ceux-ci n'avaient pas de
secrets pour lui, il fut aimé de Kondolon Ni Sané
La Femme Buffle
Maghan Kon Fatta,
le père de Soundjata, était réputé pour sa beauté dans tous les pays ;
mais c'était aussi un bon roi aimé de tout le peuple. Dans sa capitale
Nianiba, il aimait souvent s'asseoir au pied du grand fromager
qui dominait son palais de Canco. Maghan Kon Fatta régnait depuis
longtemps, son fils aîné Dankaran Touman avait déjà dix ans et
venait souvent s'asseoir sur la peau de boeuf près de son père. Or donc un
jour que le roi comme à son habitude s'était installé sous le fromager
entouré de ses familiers, il vit venir vers lui un homme habillé en
chasseur : il portait le pantalon serré des favoris de Kondolon ni Sané,
sa blouse cousue de cauris indiquait qu'il était maître dans l'art de la
Chasse ; toute l'assistance se tourna vers l'inconnu dont l'arc poli par
l'usage brillait au soleil.
L'homme avança jusqu'au devant du roi qu'il reconnut au
milieu de ses courtisans. Il s'inclina et dit :
— « Je te salue roi du Manding, je vous salue tous du Manding; je suis un
chasseur à la poursuite du gibier, je viens du Sangaran ; une biche
intrépide m'a guidé jusqu'au mur de Nianiba. Par la Baraka de mon Maître,
Grand Sïmbon, mes flèches l'ont touchée, elle gît non loin de vos murs.
Comme cela se doit, O roi, je viens t'apporter ta part. »
Il sortit un gigot de son sac de cuir ; alors Gnankouman
Doua, le griot du roi se saisit du gigot et dit :
— « Étranger, qui que tu sois tu seras l'hôte du roi car tu es respectueux
des coutumes, viens prendre place sur la natte à nos côtés ; le roi est
content car il aime les hommes droits. »
Le roi approuva de la tête et tous les courtisans approuvèrent. Le griot
reprit sur un ton plus familier :
— « Toi qui viens du Sangaran pays des favoris de Kondolon ni Sané, Toi
qui as eu sans doute un maître plein de Science, veux-tu nous ouvrir ton
sac de savoir, veux-tu nous instruire par ta parole car sans doute tu as
visité plusieurs pays. »
Le roi, toujours muet, approuva de la tête — un courtisan
ajouta :
— Les chasseurs du Sankaran sont les meilleurs devins ; si
l'Étranger veut, nous pourrons beaucoup apprendre de lui.
Le chasseur vint s'asseoir près de Gnankouman Doua qui lui
céda un bout de natte. Il dit : — O roi, le monde est plein de mystère,
tout est caché, on ne connaît que ce que l'on voit. Le fromager sort d'un
grain minuscule, celui qui défie les tempêtes ne pèse dans son germe pas
plus qu'un grain de riz ; les royaumes, sont comme les arbres, les uns
seront fromagers, les autres resteront nains et le fromager puissant les
couvrira de son ombre. Or qui peut reconnaître dans un enfant un futur
grand roi ; le grand sort du petit, la vérité et le mensonge ont tété à la
même mamelle. Rien n'est certain mais, roi, je vois là-bas venir deux
étrangers vers ta ville.
Il se tut et regarda du côté de la porte de la ville pendant un moment.
Toute l'assistance, muette, se tourna vers la porte.
Le devin revint à ses cauris. D'une main habile il les fit
jouer dans sa paume et les jeta.
— Roi du Manding, le destin marche à grands pas, le Manding va sortir de
la nuit, Nianiba s'illumine, mais quelle est cette lumière qui vient de
l'Est ?
— Chasseur, fit Gnankouman Doua, tes paroles sont obscures, rends-nous
accessible ton langage, parle la langue claire de ta savane.
— J'arrive, griot. Écoutez mon message. Ecoute roi.» Tu as régné sur le
royaume que t'ont légué tes ancêtres, tu n'as pas d'autres ambitions que
de transmettre ce royaume intact sinon agrandi à tes descendants ; mais
Beau Maghan ton héritier n'est pas encore né.
» Je vois venir vers ta ville deux chasseurs ils viennent de loin et une
femme les accompagne, Oh, cette femme ! Elle est laide, elle est affreuse.
Elle porte sur le dos une bosse qui la déforme, ses yeux exorbitants
semblent posés sur son visage, mais, ô mystère des mystères, cette femme,
roi, tu dois l'épouser car elle sera la mère de celui qui rendra le nom de
Manding immortel à jamais, l'enfant sera le septième astre, le Septième
Conquérant de la terre, il sera plus puissant que Djoulou Kara Naïni. Mais
roi, pour que le destin conduise cette femme jusqu'à toi, un sacrifice est
nécessaire : tu immoleras un taureau rouge car le taureau est puissant ;
quand son sang imbibera la terre, rien ne s'opposera plus à l'arrivée de
ta femme. Voilà, j’ai dit ce que j'avais à dire, mais tout est entre les
mains du Tout-Puissant.
Le chasseur ramassa ses cauris et les rangea dans son sassa.
— Je ne suis qu'un passant, roi du Manding, je retourne au Sangaran.
Adieu.
Le chasseur disparut, mais ni le roi Naré Maghan, ni son griot Gnankouman
Doua n'oublièrent les paroles prophétiques ; les devins voient loin, leur
parole n'est pas toujours pour l'immédiat ; l'homme est pressé et le temps
est long, mais chaque chose a son temps.
Un jour donc, le roi et sa suite étaient encore assis sous le grand
fromager de Nianiba, devisant comme d'habitude ; soudain leurs regards
furent attirés par des étrangers qui entraient dans la ville. La petite
Cour du roi, comme stupéfaite, regardait deux jeunes chasseurs, beaux et
de belle allure marchaient, précédés par une jeune fille. Ils se
dirigeaient vers la Cour ; les deux hommes portaient à leur épaule des
arcs d'argent qui brillaient. Celui qui semblait le plus jeune des deux
marchait avec l'assurance d'un Maître Simbon.
Quand les étrangers furent à quelques pas du roi, ils s'inclinèrent et le
plus âgé parla ainsi :
— Nous saluons le roi Nare Maghan Kon Fatta et son entourage. Nous venons
du Pays de Do, mais mon frère et moi sommes du Manding, nous sommes de la
Tribu des Traoré. La chasse et l'aventure nous ont conduits jusqu'au
lointain pays de Do où règne le roi Do Mansa Gnèmo Diarra. Je m'appelle
Oulamba et mon frère Oulani. La jeune fille est de Do, nous
l'apportons en présent au roi car mon frère et moi l'avons jugée digne
d'être la femme d'un roi.
Le roi et son entourage essayaient vainement de dévisager la jeune fille.
Elle se tenait agenouillée, la tête baissée, elle avait laissé
volontairement son foulard pendre devant son visage. Si la jeune fille
arrivait à cacher son visage, elle n'arrivait pas toutefois à camoufler la
bosse qui déformait ses épaules et son dos ; elle était laide, d'une
laideur robuste, on voyait ses bras musclés et ses seins gonflés poussant
fermement le solide pagne de cotonnade noué juste sous l'aisselle ; le roi
la considéra un moment et le beau Maghan détourna la tête ; il fixa
longuement Gnankouman Doua, puis baissa la tète. Le griot comprit tout
l'embarras du Souverain.
— Vous êtes les hôtes du roi. Chasseurs, nous vous souhaitons la paix
dans Nianiba, tous les fils du Manding ne font qu'un, mais venez vous
asseoir, désaltérez-vous et racontez au roi à la suite de quelle aventure
vous êtes partis de Do avec cette jeune fille. Le roi approuva d'un signe
de tête. Les deux frères se regardèrent et sur un signe du plus âgé, le
plus jeune s'avança vers le roi, il déposa à terre la calebasse d'eau
fraîche qu'un serviteur lui avait apportée.
Le chasseur dit : « Après les grandes moissons, mon frère et moi sommes
partis du village pour chasser ; c'est ainsi que la poursuite du gibier
nous a conduits jusqu'aux approches du pays de Do. Nous rencontrâmes deux
chasseurs, l'un était blessé ; nous apprîmes par eux qu'un buffle
extraordinaire désolait les campagnes de Do ; chaque jour il faisait des
victimes, et après le coucher du soleil personne n'osait plus sortir des
villages. Le roi Do Mansa-Gnèmo Diarra avait promis les plus belles
récompenses au chasseur qui tuerait le buffle. Nous décidâmes aussi de
tenter la fortune et c'est ainsi que nous pénétrâmes dans le pays de Do ;
l'oeil vigilant, nous avancions avec précaution, quand au bord d'une
rivière nous aperçûmes une vieille femme; elle pleurait, se lamentait,
tenaillée par la faim ; aucun passant n'avait daigné jusque-là s'arrêter
auprès d'elle. Elle nous pria au nom du Tout-Puissant de lui donner à
manger; touché par ses pleurs, je m'approchai et tirai de mon sassa
quelques morceaux de viande séchée. Quand elle eut bien mangé elle dit.
— Chasseur, Dieu te rende l'aumône que tu m'as faite.
Nous nous apprêtions à partir quand elle m'arrêta.
— Je sais, dit-elle, que vous allez tenter votre chance contre le buffle
de Do, mais sachez que bien d'autres avant vous ont trouvé la mort dans
leur témérité, car les flèches sont impuissantes contre le buffle ; mais,
ô jeune chasseur, ton coeur est généreux et c'est toi qui seras vainqueur
du buffle. Je suis le buffle que tu cherches, ta générosité m'a vaincue ;
je suis le buffle qui désole Do, j'ai tué 107 chasseurs, j'en ai blessé
77, chaque jour je tue un habitant de Do, le roi Gnémo Diarra ne sait plus
à quel génie porter ses sacrifices. — Tiens jeune homme, prends cette
quenouille, prends l'oeuf que voici, va dans la plaine de Ourantamba où je
broute les récoltes du roi. Avant de te servir de ton arc, tu me viseras
trois fois avec cette quenouille, ensuite tu tireras l'arc, je serai
vulnérable à ta flèche, je tomberai, me relèverai, je te poursuivrai dans
la plaine sèche, tu jetteras derrière toi l'oeuf que voici, un grand
bourbier naîtra où je ne pourrai pas avancer, alors tu m'achèveras. Pour
preuve de ta victoire tu couperas la queue du buffle qui est d'or, tu la
porteras au roi et tu exigeras la récompense qui t'est due. Moi j'ai fait
mon temps. J'ai puni mon frère, le roi de Do, qui m'avait privée de ma
part d’héritage.»
Fou de joie je me saisis de la quenouille et de l'oeuf, la vieille femme
m'arrêta d'un geste et dit :
— Il y a une condition, chasseur.
— Laquelle ? Dis-je, impatient.
— Le roi promet la main de la plus belle fille de Do au vainqueur ; quand
tout le peuple de Do sera rassemblé et qu'on te dira de choisir celle que
tu veux pour femme, tu chercheras dans la foule ; tu trouveras, assise à
l'écart sur un mirador, une jeune fille très laide, plus laide que tout ce
que tu peux imaginer — c'est elle que tu dois choisir. On l'appelle
Sogolon Kedjou ou Sogolon Kondouto car elle est bossue. Tu la
choisiras, c'est elle mon double ; elle sera une femme extraordinaire si
tu arrives à la posséder. Promets-moi de la choisir, chasseur. »
— Je jurai solennellement entre les mains de la vieille femme. Nous
reprîmes notre chemin.
La plaine de Ourantamba était à une demi-journée de là, en route nous
vîmes des chasseurs qui fuyaient et nous regardaient tout ébahis. Le
buffle était à l'autre bout de la plaine ; quand il nous aperçut il fonça
sur nous, les cornes menaçantes. Je fis comme avait dit la vieille et je
tuai le buffle, je lui coupai la queue et nous rentrâmes dans la ville de
Do à la nuit tombante, mais nous ne nous présentâmes devant le roi que le
matin. Le roi fit battre les tambours ; avant le milieu du jour, tous les
habitants du pays furent réunis sur la grande place. On avait déposé le
corps mutilé du buffle au milieu de la place, la foule délirante
l'injuriait tandis que nos noms étaient chantés en mille refrains. Quand
le roi parut un silence profond se répandit sur la foule.
— J'ai promis la main de la plus belle fille de Do au valeureux chasseur
qui nous débarrasserait du fléau qui nous accablait. Le buffle de Do est
mort et voici le chasseur qui l'a tué. Je tiens ma parole. Chasseur, voici
toutes les filles de Do, fais ton choix. » Et la foule approuva par un
grand hourrah.
Les filles de Do, portaient toutes ce jour-là leurs habits de fête, l'or
brillait dans les cheveux et les poignets fragiles pliaient sous le poids
de lourds bracelets d'argent, jamais place ne réunit tant de beauté. Fier,
avec mon carquois au dos, je passai crânement devant les belles filles de
Do qui me souriaient de leurs dents blanches comme le riz du Manding. Mais
je me souvenais des paroles de la vieille femme. Je fis plusieurs fois le
tour du grand cercle, j'aperçus enfin à l'écart sur un mirador Sogolon
Kedjou. Je fendis la foule, je pris Sogolon par la main et l'entraînai au
milieu du cercle. La montrant au roi je dis :
— O roi Gnémo Diarra, voici celle que j'ai choisie parmi les jeunes
filles de Do, voici celle que je voudrais pour femme. Le choix était si
paradoxal que le roi ne put s'empêcher de rire ; alors ce fut un rire
général, les gens se tordaient de rire. On me prit pour un fou et je
devins un héros ridicule. « Il faut être de la Tribu des Traoré pour agir
de la sorte », disait-on dans la foule, et c'est ainsi que mon frère et
moi quittâmes Do le même jour sous la raillerie des
Condé.
Le beau Maghan, le roi Naré Maghan, voulut célébrer
son mariage avec toutes les formalités coutumières afin que les droits du
fils à naître ne pussent être contestés par personne. Les deux chasseurs
furent considérés comme parents de Sogolon et c'est à eux que Gnankouman
Doua porta les noix de kola traditionnelles ; en accord avec les chasseurs
on fixa le mariage au premier mercredi de la nouvelle lune. Les douze
villages du vieux Manding, tous les peuples alliés furent mis au courant
et à la date choisie des délégations affluèrent de tous côtés vers Niani,
la ville de Maghan Kon Fatta.
Sogolon avait été logée chez une vieille tante du roi; depuis son arrivée
à Niani elle n'était jamais sortie, tout le monde voulait voir la femme
pour qui Nare Maghan faisait un si pompeux mariage ; on savait qu'elle
n'était pas belle, mais la curiosité était éveillée chez tout le monde ;
déjà mille anecdotes circulaient, la plupart lancées par Sassouma
Bérété la première femme du roi.
Dès l'aube les tambours royaux de Niani annoncèrent la fête ; la ville se
réveilla au bruit des tambours qui se répondaient de quartier en quartier,
la voix des griots s'élevait au milieu des foules, chantant les louanges
du roi Nare-Maghan. Chez la vieille tante du roi, la coiffeuse de Niani
tressait les cheveux de Sogolon Kedjou. Etendue sur une natte, la tête
posée sur les jambes de la coiffeuse, elle pleurait doucement et les
soeurs du roi, selon la coutume, venaient la railler.
— Voici ton dernier jour de liberté, désormais tu seras notre femme.
— Fais tes adieux à la jeunesse, ajoutait une autre.
— Tu n'iras plus danser sur la place et te faire admirer par les garçons
; finie la liberté, ma belle, ajouta une troisième.
Sogolon ne disait mot. De temps en temps la vieille coiffeuse disait :
— Allons, cesse de pleurer, c'est une autre vie qui commence, tu sais,
elle est plus belle que tu ne le croies. Tu seras mère et tu connaîtras la
joie d'être reine au milieu de tes enfants. Allons, ma fille, n'écoute pas
les méchancetés de tes belles-soeurs. » Devant la case les griottes des
princesses chantaient le nom de la jeune mariée. Pendant ce temps la fête
battait son plein devant l'enceinte du roi, chaque village était
représenté par une troupe de danseurs et de musiciens ; au milieu de la
cour les anciens sacrifiaient des boeufs que des serviteurs dépeçaient
tandis que de lourds vautours perchés sur le grand fromager suivaient des
yeux cette hécatombe. Assis devant son palais, Nare Maghan écoutait au
milieu de ses courtisans la musique grave du « Bolon ». Doua, debout au
milieu des notables tenait à la main sa grande lance, il chantait l'hymne
des rois du Manding. Partout dans le village on chantait, on dansait ; les
membres de la famille royale, comme cela se doit, manifestèrent leur joie
par des distributions de grains, d'habits et même d'or. Même la jalouse
Sassouma Bérété prit part à cette générosité ; entre autres, elle
distribua aux griottes de beaux pagnes.
Mais le soir descendait, le soleil s'était caché derrière la montagne ;
c'était l'heure où le cortège nuptial se formait devant la case de la
tante du roi ; les tams-tams s'étaient tus. Les vieilles femmes parentes
du roi avaient lavé et parfumé Sogolon ; on l'habilla tout de blanc, avec
un grand voile sur la tête.
Sogolon marchait la première, tenue par deux vieilles femmes ; les
parents du roi suivaient et, derrière, le choeur des jeunes filles de
Niani chantait le chant du départ de la mariée ; elles rythmaient leurs
chansons de battements de mains. Sur la distance qui séparait la maison de
la tante du palais, les villageois et les invités s'étaient alignés pour
voir passer le cortège. Quand Sogolon fut arrivée au seuil du vestibule du
roi, un des jeunes frères de celui-ci l'enleva vigoureusement de terre et
l'emporta en courant vers le palais, tandis que la foule poussait des
hourrah.
Les femmes dansèrent longtemps encore devant le palais du roi, et après
quelques générosités des membres de la famille royale, la foule se
dispersa tandis que la nuit se faisait noire.
« Elle sera une femme extraordinaire si tu arrives à la posséder »,
c'étaient les paroles de la vieille femme de Do ; mais le vainqueur du
buffle n'avait pu vaincre la jeune fille ; c'est après coup seulement que
Oulani et Oulamba les deux chasseurs, pensèrent à donner Sogolon au roi du
Manding.
La nuit donc Nare Maghan voulut accomplir son devoir d'époux ; Sogolon
repoussa les attaques du roi ; celui-ci persista mais ses efforts furent
vains et le matin de bonne heure, Doua trouva le roi anéanti comme un
homme qui a subi une grande défaite.
— Qu'y a-t-il, mon roi, fit le griot
— Je n'ai pas pu la posséder - d'ailleurs elle m'effraie cette jeune
fille. Je doute même qu'elle soit un être humain ; quand je l'approchais
la nuit son corps se couvrait de longs poils et cela m'a fait très peur.
La nuit durant j'ai invoqué mon double, mais il n'a pas pu maîtriser celui
de Sogolon...
Tout le jour le roi ne
parut pas, Doua était seul à entrer et à sortir du palais ; tout Niani
semblait intrigué ; les vieilles femmes, accourues de bonne heure chercher
le pagne de virginité, avaient été discrètement éconduites. Et cela dura
une semaine. Nare Maghan avait demandé vainement conseil à quelques grands
sorciers, toutes les recettes furent impuissantes à maîtriser le double de
Sogolon.
Or une nuit, quand tout dormait, Nare Maghan se leva. Il décrocha son
sassa du mur ; s'étant assis au milieu de la case, il répandit à terre le
sable que le sassa contenait. Le roi se mit à tracer des signes mystérieux
dans le sable ; il traçait, effaçait, recommençait. Sogolon se réveilla.
Elle savait que le sable parle, mais elle était bien intriguée de voir le
roi si absorbé en pleine nuit.
Nare Maghan s'arrêta de tracer des signes ; la main sous le menton il
semblait méditer le sens des signes. Soudain il se leva, bondit sur son
sabre suspendu au-dessus de son lit.
Il dit :
— Sogolon, Sogolon, réveille-toi. Un songe m'a réveillé dans mon sommeil
; le génie protecteur des rois du Manding m'est apparu... Je me suis
mépris sur le sens des paroles du chasseur qui t'a conduite jusqu'à moi.
Le génie m'en a révélé le véritable sens. Sogolon, je dois te sacrifier à
la grandeur de ma maison. Le sang d'une vierge de la tribu des Kondé doit
être versé, et c'est toi la vierge Kondé que le destin a conduit sous mon
toit. Pardonne-moi, mais je dois accomplir ma mission, pardonne à la main
qui va répandre ton sang.
— Non, non, pourquoi moi ? Non, je ne veux pas mourir !
— Inutile, dit le roi ; ce n'est pas moi qui l'ai décidé.
D'une main (le fer, il saisit Sogolon par les cheveux, mais la peur avait
été si forte que la jeune fille s'était évanouie. Elle s'était évanouie,
figée dans son corps humain, son double n'était plus en elle, et quand
elle se réveilla, elle était déjà femme. Cette nuit-là, Sogolon conçut.
L'enfant-Lion
Une femme s'habitue vite. Sogolon Kedjou se promenait
maintenant sans gêne dans la grande enceinte du roi ; on s'habitua vite
aussi à sa laideur. Mais la première femme du souverain, Sassouma Bérété,
se révéla insupportable. Elle ne tenait plus en place ; elle souffrait de
voir la laide Sogolon promener fièrement sa grossesse dans le palais : que
deviendrait-elle si on déshéritait son fils qui avait déjà huit ans, au
profit de l'enfant que Sogolon allait mettre au monde ? Toutes les
attentions du roi étaient pour la future mère ; au retour des guerres il
lui apportait la meilleure part du butin ; les beaux pagnes, les bijoux
rares. Bientôt de sombres projets s'échafaudèrent dans l'esprit de
Sassouma Bérété : elle voulait tuer Sogolon. En grand secret, elle fit
venir auprès d'elle les plus grands sorciers du Manding, mais tous
s'avouèrent incapables d'affronter Sogolon ; en effet, dès le crépuscule,
trois hiboux venaient s'asseoir sur le toit de sa case et la veillaient.
De guerre lasse Sassouma se dit :
– Eh bien, qu'il naisse donc, cet enfant, on verra bien. Sogolon arriva à
terme ; le roi avait fait venir à Niani les neuf grandes matrones du
Manding qui étaient maintenant, constamment auprès de la fille de Do. Le
roi était un jour au milieu de ses courtisans quand on vint lui annoncer
que les douleurs de Sogolon commençaient. Il renvoya tous les courtisans ;
seul Gnankouman Doua resta à ses côtés.
On eût dit que c'était la première fois qu'il devenait père, tellement il
était agité et inquiet. Tout le palais gardait un silence parfait. Doua,
de sa guitare monocorde, essaya de distraire le souverain, ce fut en vain
; il dut même arrêter cette musique qui agaçait le roi. Soudain le ciel
s'assombrit, de gros nuages venus de l'est cachèrent le soleil ; pourtant
on était en saison sèche ; le tonnerre se mit à gronder, de rapides
éclairs déchirèrent les nuages ; quelques grosses gouttes de pluie se
mirent à tomber tandis qu'un vent effroyable s'élevait ; un éclair
accompagné d'un sourd grondement de tonnerre partit de l'est illumina tout
le ciel jusqu'au couchant. La pluie s'arrêta de tomber, le soleil parut.
C'est à ce moment que sortit une matrone de la case de Sogolon ; elle
courut vers le vestibule et annonça à Naré Maghan qu'il était père d'un
garçon.
Le roi ne réagit point ;
il était comme hébété. Alors Doua comprenant son émotion se leva, fit
signe à deux esclaves qui se tenaient déjà près du tabala royal : les
coups précipités du tambour royal annoncèrent au Manding la naissance d'un
fils ; les tam-tams du village répondirent et ainsi le même jour, tout le
Manding sut la bonne nouvelle. Au grand silence de tout à l'heure
succédèrent des cris de joie, les tam-tams, les balafons ; tous les
musiciens de Niani se dirigèrent vers le palais. La première émotion
passé, le roi s'était levé ; à sa sortie du vestibule il fut accueilli par
la chaude voix de Gnankouman Doua.
– Je te salue, père, je te salue, roi Naré Maghan, je te salue Maghan Kon
Fatta, Frako Maghan Keign ; il est né l'enfant que le monde attend. Maghan,
ô père heureux, je te salue ; il est né l'enfant-lion, l'enfant-buffle.
Pour l'annoncer au monde le Tout-Puissant a fait gronder le tonnerre, tout
le ciel s'est illuminé et la terre a tremblé. Salut, père, salut roi Naré
Maghan.
Tous les griots étaient là déjà ils ont composé un hymne à l'enfant royal
la générosité des rois rend les griots éloquents. Maghan Kon Fatta
distribua rien qu'en ce jour, dix greniers de riz à la population.
Sassouma Bérété se fit remarquer par ses largesses, mais; cela ne trompait
personne, elle souffrait dans son coeur, mais elle ne voulait rien laisser
paraître.
Le nom fut donné le huitième jour après la naissance. Ce fut une grande
fête les gens vinrent de tous les villages du Manding, chaque peuple
voisin apporta des cadeaux au roi. Dès le matin, devant le palais, un
grand cercle s'était formé ; au milieu, des servantes pilaient le riz
blanc qui devait servir de pain, les boeufs sacrifiés gisaient au pied du
grand fromager.
Dans la case de Sogolon, la tante du roi enlevait à l'enfant ses premiers
cheveux tandis que les griottes, armées de grands éventails,
rafraîchissaient la mère nonchalamment étendue sur des coussins moelleux.
Le roi était dans son vestibule, il sortit, suivi de Doua. La foule fit
silence et Doua cria :
– L'Enfant de Sogolon s'appellera Maghan, du nom de son père, et Mari
Djata, nom qu'aucun prince du Manding n'a porté ; le fils de Sogolon sera
e premier de ce nom. Aussitôt les griots crièrent le nom de l'enfant, les
tam-tams retentirent à nouveau ; la tante du roi qui était sortie pour
entendre le nom de l'enfant, rentra dans la case et murmura à l'oreille du
nouveau-né le double nom de Maghan et de Mari Djata afin qu'il se
souvienne. La fête se termina par la distribution de viande aux chefs de
famille et tout le monde se sépara dans la joie. Les proches parents
entrèrent un à un dans la case de la mère pour admirer le
L'enfance
Une
femme s'habitue vite. Sogolon Kedjou se promenait maintenant sans gêne
dans la grande enceinte du roi ; on s'habitua vite aussi à sa laideur.
Mais la première femme du souverain, Sassouma Bérété, se révéla
insupportable. Elle ne tenait plus en place ; elle souffrait de voir la
laide Sogolon promener fièrement sa grossesse dans le palais : que
deviendrait-elle si on déshéritait son fils qui avait déjà huit ans, au
profit de l'enfant que Sogolon allait mettre au monde ? Toutes les
attentions du roi étaient pour la future mère ; au retour des guerres il
lui apportait la meilleure part du butin ; les beaux pagnes, les bijoux
rares. Bientôt de sombres projets s'échafaudèrent dans l'esprit de
Sassouma Bérété : elle voulait tuer Sogolon. Une femme s'habitue vite.
Sogolon Kedjou se promenait maintenant sans gêne dans la grande enceinte
du roi ; on s'habitua vite aussi à sa laideur. Mais la première femme du
souverain, Sassouma Bérété, se révéla insupportable. Elle ne tenait plus
en place ; elle souffrait de voir la laide Sogolon promener fièrement sa
grossesse dans le palais : que deviendrait-elle si on déshéritait son fils
qui avait déjà huit ans, au profit de l'enfant que Sogolon allait mettre
au monde ? Toutes les attentions du roi étaient pour la future mère ; au
retour des guerres il lui apportait la meilleure part du butin ; les beaux
pagnes, les bijoux rares. Bientôt de sombres projets s'échafaudèrent dans
l'esprit de Sassouma Bérété : elle voulait tuer Sogolon. En grand secret,
elle fit venir auprès d'elle les plus grands sorciers du Manding, mais
tous s'avouèrent incapables d'affronter Sogolon ; en effet, dès le
crépuscule, trois hiboux venaient s'asseoir sur le toit de sa case et la
veillaient. De guerre lasse Sassouma se dit : – Eh bien, qu'il naisse
donc, cet enfant, on verra bien. Sogolon arriva à terme ; le roi avait
fait venir à Niani les neuf grandes matrones du Manding qui étaient
maintenant, constamment auprès de la fille de Do. Le roi était un jour au
milieu de ses courtisans quand on vint lui annoncer que les douleurs de
Sogolon commençaient. Il renvoya tous les courtisans ; seul Gnankouman
Doua resta à ses côtés. On eût dit que c'était la première fois qu'il
devenait père, tellement il était agité et inquiet. Tout le palais gardait
un silence parfait. Doua, de sa guitare monocorde, essaya de distraire le
souverain, ce fut en vain ; il dut même arrêter cette musique qui agaçait
le roi. Soudain le ciel s'assombrit, de gros nuages venus de l'est
cachèrent le soleil ; pourtant on était en saison sèche ; le tonnerre se
mit à gronder, de rapides éclairs déchirèrent les nuages ; quelques
grosses gouttes de pluie se mirent à tomber tandis qu'un vent effroyable
s'élevait ; un éclair accompagné d'un sourd grondement de tonnerre partit
de l'est illumina tout le ciel jusqu'au couchant. La pluie s'arrêta de
tomber, le soleil parut. C'est à ce moment que sortit une matrone de la
case de Sogolon ; elle courut vers le vestibule et annonça à Naré Maghan
qu'il était père d'un garçon.
Le
roi ne réagit point ; il était comme hébété. Alors Doua comprenant son
émotion se leva, fit signe à deux esclaves qui se tenaient déjà près du
tabala royal : les coups précipités du tambour royal annoncèrent au
Manding la naissance d'un fils ; les tam-tams du village répondirent et
ainsi le même jour, tout le Manding sut la bonne nouvelle. Au grand
silence de tout à l'heure succédèrent des cris de joie, les tam-tams, les
balafons ; tous les musiciens de Niani se dirigèrent vers le palais. La
première émotion passé, le roi s'était levé ; à sa sortie du vestibule il
fut accueilli par la chaude voix de Gnankouman Doua.
–
Je te salue, père, je te salue, roi Naré Maghan, je te salue Maghan Kon
Fatta, Frako Maghan Keign ; il est né l'enfant que le monde attend. Maghan,
ô père heureux, je te salue ; il est né l'enfant-lion, l'enfant-buffle.
Pour l'annoncer au monde le Tout-Puissant a fait gronder le tonnerre, tout
le ciel s'est illuminé et la terre a tremblé. Salut, père, salut roi Naré
Maghan.
Tous les griots étaient là déjà ils ont composé un hymne à l'enfant royal
la générosité des rois rend les griots éloquents. Maghan Kon Fatta
distribua rien qu'en ce jour, dix greniers de riz à la population.
Sassouma Bérété se fit remarquer par ses largesses, mais; cela ne trompait
personne, elle souffrait dans son coeur, mais elle ne voulait rien laisser
paraître.
Le
nom fut donné le huitième jour après la naissance. Ce fut une grande fête
les gens vinrent de tous les villages du Manding, chaque peuple voisin
apporta des cadeaux au roi. Dès le matin, devant le palais, un grand
cercle s'était formé ; au milieu, des servantes pilaient le riz blanc qui
devait servir de pain, les boeufs sacrifiés gisaient au pied du grand
fromager.
Dans la case de Sogolon, la tante du roi enlevait à l'enfant ses premiers
cheveux tandis que les griottes, armées de grands éventails,
rafraîchissaient la mère nonchalamment étendue sur des coussins moelleux.
Le roi était dans son vestibule, il sortit, suivi de Doua. La foule fit
silence et Doua cria :
– L'Enfant de Sogolon s'appellera Maghan, du nom de son père, et Mari
Djata, nom qu'aucun prince du Manding n'a porté ; le fils de Sogolon serae
premier de ce nom. Aussitôt les griots crièrent le nom de l'enfant, les
tam-tams retentirent à nouveau ; la tante du roi qui était sortie pour
entendre le nom de l'enfant, rentra dans la case et murmura à l'oreille du
nouveau-né le double nom de Maghan et de Mari Djata afin qu'il se
souvienne. La fête se termina par la distribution de viande aux chefs de
famille et tout le monde se sépara dans la joie. Les proches parents
entrèrent un à un dans la case de la mère pour admirer le nouveau-né.
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