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Guinée

Le naufrage de la Guinée

Aboubacar Somparé, président de l'assemblée nationale

Malgré ses richesses naturelles, le pays est exsangue. L'interminable fin de règne du président ne fait qu'aggraver le chaos Coincé entre l'océan Atlantique et des montagnes vertes et boisées, la Guinée ressemble à la cour d'un roi Pétaud tropical. État en lambeaux, infrastructures inexistantes, corruption généralisée, gâchis de richesses minières immenses et sous-exploitées : le pays va à vau-l'eau. Conakry, la capitale, ne parvient pas à émerger d'une déliquescence entamée il y a un demi-siècle. Hormis de rares petits immeubles neufs, la ville semble à l'abandon : bâtiments jamais terminés et rongés par l'humidité des tropiques, chaussées défoncées, guimbardes bringuebalantes. Une impression d'immense pauvreté et de torpeur que la foule des petits marchands installés sous des parasols à même le sol ne parvient pas à dissiper. Les coupures de courant sont fréquentes, même dans le centre-ville. Elles étaient autrefois réservées à ces interminables quartiers de la périphérie où se succèdent bidonvilles et petits marchés. Comme les coupures d'eau. Un comble pour un pays considéré comme un des châteaux d'eau du continent et où prennent naissance - sur les flancs du Fouta Djalon, à la frontière de la Guinée et du Sénégal - les grands fleuves de l'Afrique de l'Ouest.

« Le taux officiel de pauvreté est passé de 40 à 49 % de la population, la mortalité infantile et maternelle a progressé, les enfants sont couramment 200 à 300 par classe, les hôpitaux manquent de tout et 49 % de la population souffre de malnutrition. Une aberration dans un pays où tout pousse », s'indigne Saran Daraba Kara, médecin et présidente de la coordination des ONG féminines du pays.

Une exaspération justifiée : avec d'immenses richesses minières (70 % des réserves mondiales de bauxite, fer, or, diamant) pour 9,2 millions d'habitants, le pays pourrait être un eldorado en Afrique de l'Ouest. Mais l'État n'en voit guère la couleur. Les rentrées tirées des recettes fiscales sont minimes. Et on murmure à Conakry que, dans le contrat passé avec les Russes pour l'exploitation d'un gisement de bauxite, il ne récupère que le tiers du prix de vente du minerai sur le marché mondial.

Vingt-deux ans après la mort du dictateur Sékou Touré, le seul des présidents africains qui avait dit non à de Gaulle lorsque le Général avait proposé, en 1960, une indépendance étroitement liée à Paris, la Guinée aurait pu commencer à se relever de cette période dévastatrice. On en est loin. A bien des égards, la situation est pire. La Guinée est classée 156e sur 177 par l'Onu en termes de développement humain (santé, éducation...). Le prix de l'essence a augmenté de 50 % depuis la fin décembre et les frais de transport de nombre de fonctionnaires sont supérieurs à leur salaire ! Vêtue d'un pagne bleu roi, la tête coiffée d'un turban joliment noué, le docteur Kara constate, désabusée : « Le pays n'est pas gouverné. Cela me fait mal, mais il faut l'avouer. » « J'ai peur que quelques têtes brûlées ne fassent un coup d'Etat qui ramènerait le pays en arrière », confie un responsable.

La Guinée n'en finit pas de souffrir d'une interminable fin de règne. Le crépuscule du chef de l'État, le général Lansana Conté, 72 ans, atteint d'un diabète sévère et d'une leucémie aggravée, tourne à la tragédie. Formé à l'école des enfants de troupes de l'armée française, le général-président, un Soussou de la région de Conakry, s'était installé par la force au pouvoir en 1984, à la mort de Sékou Touré, alors qu'il était chef d'état-major adjoint. Depuis 2003, sa maladie le plonge régulièrement dans le coma. Elle l'oblige à de longs séjours à l'étranger pour des soins (Genève, après le Maroc et Cuba) et réduit ses moments de lucidité. « Il oublie dans les cinq minutes ce qu'il a décidé. Certains en profitent », constate un habitué du sérail.

Fin avril, la représentante de l'Union européenne, arrivée en mars, n'avait toujours pas présenté ses lettres de créance. Enfin convoquée à la présidence le 28 à 10 heures du matin, elle s'y rend. Et attend. A midi, un conseiller l'avertit que « le chef de l'Etat n'est pas à Conakry ». Vivant généralement à Wawa, dans son village, il a probablement été incapable de se rendre dans la capitale.

D'autres fois, le président prend un décret qu'il annule - ou qu'on lui fait annuler - quelques heures après. Comme lors du remaniement ministériel d'avril. Le nouveau gouvernement a duré moins de dix heures. Il a probablement battu le record de la plus courte durée de vie d'une équipe ministérielle. Un épisode digne du père Ubu, qui s'est soldé par le limogeage du Premier ministre, qui l'apprendra par la radio ! Et la montée en puissance de son ennemi juré, le secrétaire général de la présidence, qui a envoyé des militaires dans les locaux de la télévision nationale pour interrompre le journaliste en train de donner lecture de la liste du gouvernement !

Cette fin de règne se déroule sur fond d'histoires de clans et de rivalités politico-personnelles. Et la course au pouvoir bat son plein. Le 29 mai, un nouveau remaniement voit le secrétaire général de la présidence grimper une nouvelle marche. Il est devenu le premier des ministres d'État. « Il a fait un gouvernement à sa botte, préside le conseil de défense et décide de tout », proteste un responsable.

Vêtu d'un boubou blanc amidonné, l'allure débonnaire, le président de l'Assemblée nationale, qui, selon la Constitution, doit assurer l'intérim en cas de vacance du pouvoir, se met lui aussi sur les rangs. « Je serai candidat aux élections », affirme-t-il. Des élections impossibles à tenir dans les soixante jours, comme le prévoit la loi fondamentale. « Il faudra bien dix-huit mois avant de refaire des listes électorales », estime-t-il.

Le fils du président, un ancien militaire devenu gentleman-farmer, poussé par son père, serait aussi dans la course. Comme plusieurs caciques de l'opposition... Les Guinéens sont atterrés devant ces querelles de pouvoir. Chacun craint désormais que l'armée ne décide de venir redresser le pays et trancher entre ce trop-plein de successeurs.

« L'actuel chef d'état-major hésite à entreprendre une action, car il ne veut pas humilier son chef », dit un responsable. Au sein de l'armée, les clivages sont nombreux : d'une part entre générations, les plus jeunes estimant que leur avancement est bloqué par les anciens ; d'autre part, entre les anciens formés dans les écoles soviétiques (sous Sékou Touré) et les quadras issus des écoles françaises. D'où viendra le danger ? Des caciques de l'état-major ou de jeunes officiers inconnus qui voudront mettre un coup d'arrêt à la pétaudière ? Quoi qu'il en soit, la question sera ensuite de les faire rentrer dans les casernes.

Paris veut calmer le jeu

La fragilité politique de la Guinée inquiète d'autant plus la France que ce riche pays minier est situé dans une zone de turbulence. Si le Liberia et la Sierra Leone sont sortis de la guerre, ils ont encore 1 million de réfugiés dans le sud de la Guinée. Certains vivent dans des camps, d'autres, nombreux, sont intégrés dans la population. Dans l'est du pays, la longue frontière avec la Côte d'Ivoire est loin d'être pacifiée. Conakry y garde un bataillon pour éviter les infiltrations. En vain, car de chaque côté de la frontière les populations appartiennent aux mêmes ethnies. Ainsi, les Guinéens craignent que le désarmement des milices ivoiriennes ne consiste, pour ces dernières, à venir déposer leurs armes en Guinée et qu'elles les reprendront le jour venu.

C'est pour éviter toute aventure militaire qui déboucherait sur des affrontements ethniques que Paris veut calmer le jeu et prône le dialogue entre le pouvoir et l'opposition. Tel est le message que Brigitte Girardin, ministre déléguée à la Coopération, est venue porter à Conakry les 29 et 30 mai. Avec un argument de poids : en juin, l'UE doit débloquer 93 millions d'euros du FED (Fonds européen de développement). A la condition que le pouvoir prenne en compte l'ensemble de la classe politique.

Mireille Duteil
© le point 08/06/06 - N°1760 - Page 62 - 1079 mots

13/06/2006

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