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Pourquoi la guinée va si mal (suite)

Depuis la tentative de coup État de 1996, la dégradation du climat politique que connaissait déjà le pays s’est accélérée, notamment avec le référendum constitutionnel de 2001 qui a donné au général Conté la possibilité effective d’être président à vie. L’élection présidentielle très controversée du 21 décembre 2003 est venue mettre un point d’orgue à cette dégradation, d’autant qu’elle s’est effectuée dans un climat délétère provoqué par la maladie du chef de État

Dans les jours qui ont suivi le vrai-faux attentat manqué contre Lansana Conté du 19 janvier dernier, les responsables des institutions républicaines, les ministres, les autorités administratives locales (préfets et maires) et les responsables du parti au pouvoir ont ressuscité les images de l'époque révolutionnaire en se succédant sur l'écran de la télévision nationale pour réclamer en choeur le « châtiment des coupables ». Une régression démocratique proportionnelle à la faillite économique de l'État.

Sous l'effet conjugué de l'insécurité née des attaques rebelles contre le pays en septembre 2000, de la gestion catastrophique des deniers publics, mais aussi de l'effondrement des recettes minières, l'économie continue de se détériorer. De Conakry à Kankan, de Gaoual à N'Zérékoré, les Guinéens vivent mal, très mal. La misère est partout, jusqu'au centre-ville de la capitale. Dans les quartiers de Coronthie, de Boulbinet, d'Almamyah, à quelques jets de pierre du palais présidentiel, elle se lit sur la vétusté des taudis, de maisons basses en tôle insalubres, bâties dans le désordre faute de lotissement et de plan d'urbanisme. La précarité, le manque d'hygiène et l'absence de canalisation pour drainer les eaux stagnantes dans ce pays pluvieux font le terreau de nombreuses maladies. Les hôpitaux sont des mouroirs. Les anecdotes sur les plus grands établissements du pays (Ignace-Deen et Donka) en disent long sur l'état de leurs prestations. Tel ce malade décédé sur la table d'opération pour cause d'interruption de l'intervention chirurgicale par une coupure d'électricité...

Les écoles et les universités ne sont pas en meilleur état. Délabrées, manquant de tout, y compris d'enseignants compétents ou d'élèves motivés, les lycées et universités abandonnés à eux-mêmes délivrent des diplômes peu ou pas reconnus à l'étranger.

Les jeunes noyant leur mal de vivre dans la Skol et la Guinness, les deux marques de bière les plus prisées, vibrent dans les maquis aux rythmes de la musique de Sékouba Bambino Diabaté, la star locale, et des sonorités du ndombolo congolais et du coupé-décalé ivoirien. Ils cherchent tous à partir, à fuir ces lieux maudits, synonymes de misère et de privations. À l'image de Fodé Tounkara (15 ans) et Yaguine Koita (14 ans) retrouvés morts de froid le 2 août 1999 à l'aéroport de Bruxelles, dans le train d'atterrissage d'un avion en provenance de Conakry. Faute de revenus, nombre de jeunes filles font commerce de leurs charmes et s'alignent dès le crépuscule sur les trottoirs de la capitale, interpellant les automobilistes de passage.

Le pays ne cesse de s'enfoncer. De 438 millions de dollars en 1996, les recettes intérieures ont chuté à 383,14 millions de dollars en 2002, puis à 343 millions selon la loi de finances 2005. Une dégringolade qui risque de s'aggraver au vu de la baisse continue des ressources minières, unique poumon financier du pays : de 200 millions de dollars en 1999, elles sont passées à 65 millions en 2004. En cause, l'épuisement des mines de bauxite à ciel ouvert, l'accroissement subséquent des coûts de production et l'effondrement des cours sur le marché international.

Le pays est aujourd'hui plus bas que terre : les réserves de change sont devenues négatives, mettant le Trésor public dans l'incapacité de faire face au service de sa dette extérieure. L'ardoise, de l'ordre de 150 millions de dollars, est insupportable pour les finances publiques. Le pays est sous sanction de la plupart des bailleurs de fonds, du fait d'arriérés de paiements qui atteignent à ce jour 62 millions de dollars.

Le déficit budgétaire sans cesse croissant est financé, faute de concours extérieurs et de recettes intérieures suffisantes, par un endettement exponentiel auprès de la Banque centrale. Parallèlement, la masse monétaire a explosé pour passer de 474 milliards de FG en 1999 à 1 485 milliards en 2004. Ce qui a favorisé l'inflation, dont le taux a augmenté considérablement, pour atteindre 14 % en 2003 et 28 % en 2004. Les prix ont flambé, pour atteindre des niveaux insupportables : Citons entre autres la hausse vertigineuse du prix du carburant à la pompe passant de 3800 GNF à 4200 GNF pour l’essence, de 3600 GNF à 4000 GNF pour le gasoil ; le terrible affaiblissement de la monnaie guinéenne (1 dollar US = 4.500 FG et 1 euro = 5.000 FG) ; l’explosion du prix des divers produits ainsi que des transports publics urbains et interurbains.

 Les populations n’ont plus les moyens d’acheter le sac de riz dont le prix est multiplié par deux pour cause de pénurie sur le marché. Les deux effets conjugués mettent la Guinée en situation de disette annoncée. En début d’année 2005 le sac de riz de 50 kg coûtait 27 000 francs guinéens. A la fin du mois de juin il fallait plus de 50 000 francs guinéens pour acheter le même sac de riz à Conakry. Aujourd’hui le sac de riz de 50 Kg, l’alimentation de base de la population se vend entre 100.000 GNF à 105.000 GNF, pouvant atteindre 115.000 GNF à l’intérieur du pays. C’est l'équivalent du salaire moyen dans le pays. Excédée, la population a attaqué des camions de riz en août 2004. Ce que l'on a appelé les « émeutes de la faim » n'a pu être stoppé qu'avec l'intervention de l'armée qui s'est soldée par un mort et plusieurs blessés. Triste spectacle, dans un pays riche en ressources naturelles au point d'être qualifié de « scandale géologique » ! Premier réservoir de bauxite au monde, la Guinée regorge de minerais stratégiques et pourrait exporter de l'or, des diamants et du fer...

Les Guinéens, qui peinent à se procurer un repas par jour, se nourrissent de riz arrosé d'une sauce fade ou de mangues trempées dans de l'huile rouge. Ils importent pratiquement tout ce qu'ils consomment (notamment le riz, l'aliment de base, pour plus de 30 millions de dollars annuels), alors qu'ils habitent un vaste et généreux jardin. La diversité de son climat, de sa végétation et de ses sols permettrait de cultiver en Guinée une large gamme de produits tout au long de l'année. En plus d'être traversé par plusieurs grands fleuves de la sous-région, ce qui lui vaut son appellation de « château d'eau de l'Afrique de l'Ouest », le pays est arrosé par des pluies abondantes six mois par an. Tout y pousse ou presque : riz, tomates, oignons, café, cacao, bananes, melons... Mais l'agriculture est moribonde, à l'image de tous les autres secteurs, passant de 90 % du PNB du pays avant l'indépendance à moins de 20 % depuis 1995. Signe le plus éloquent de cette régression, le pays n'est plus cité en exemple dans le secteur de la banane, alors qu'il en était, loin devant la Côte d'Ivoire, le premier exportateur du temps de l'Afrique-Occidentale française. Les Guinéens n’avaient encore jamais imaginé que leur pays pourrait être un jour confronté à un problème d’approvisionnement en denrées de première nécessité. Le climat humide et tropical offre à la Guinée une bonne pluviométrie. La luxuriance du sud du pays contraste avec un paysage sahélien du nord auquel une production agricole de subsistance a été adaptée. Mais depuis quelques années, ce pays qui connaît une auto suffisance alimentaire tire le diable par la queue. Les équilibres entre production agricole, approvisionnement et distribution sont précaires et le moindre grain de sable dans le système met le mécanisme en péril.

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