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Dossiers spéciaux

Pourquoi la guinée va si mal

Notre rédaction vous donne un survole de la crise qui secoue la Guinée depuis plusieurs mois. Il s’agit d’une synthèse agrémentée et réalisée  sur la base des écrits de Cheikh Yérim SECK, sous le titre « La descente aux enfers »

De Sékou Touré à Lansana Conté, quarante-sept ans après son accession à l'indépendance, le pays n'a cessé de péricliter. L'agriculture est ruinée, l'économie s'effondre, le régime est isolé. Et bien qu'il l'ait institué, le chef de l'État ne peut se faire au jeu de la démocratie...

La Guinée déprime. La Guinée souffre. Et la Guinée se meurt. Ce grand pays d'Afrique de l'Ouest, le premier de l'Afrique subsaharienne à s'être libéré du joug colonial français, piétine aujourd'hui comme si l'Histoire bégayait. Sa capitale, Conakry, jadis appelée « La Belle », offre au visiteur un spectacle désolant de misère et de régression. Plongée dans l'obscurité dès le crépuscule, du fait d'un manque cruel d'électricité dont elle souffre depuis plusieurs années, elle donne l'image d'un gros bourg tropical assoupi.

Signe des temps : en voiture, sur la tête des femmes et sur les chariots des vendeurs ambulants, des bidons jaunes remplis d'eau sont acheminés du quartier administratif et des affaires de Kaloum vers les autres parties de la capitale. Depuis maintenant plus de deux ans, les robinets de Bambéto, Kaporo, Taouyah ou Kipé se sont taris. A fortiori à Mamou, Labé ou Kankan, comme dans l'ensemble des villes de l'intérieur du pays.

Quarante-sept ans après l'indépendance, la Guinée ne parvient donc toujours pas à fournir à sa population les deux choses aujourd'hui les plus indispensables à la vie : l'énergie électrique et l'eau courante. Malgré 500 millions de dollars injectés dans les projets électriques de Power II, Garafiri, Tombo III, IV et V, les Guinéens continuent de s'éclairer à la bougie ou à la lampe-tempête. En cause : la faiblesse de la productivité énergétique, la vétusté des réseaux de distribution, mais aussi la fraude. On estime que 31 % seulement de l'électricité produite est payée par les consommateurs. Le secteur se détériore depuis qu'Électricité de Guinée (EDG) a été renationalisée en 2000, après le départ du consortium franco-canadien (composé d'Hydro Québec et Saur International) déclaré adjudicataire lors de la privatisation intervenue au début des années 1990. La nuit, les élèves parcourent des kilomètres pour apprendre leurs leçons sous les lampadaires aux alentours du palais présidentiel, de l'aéroport ou des autres sites éclairés. Le 28 février 2003, à Matoto, dans la banlieue de Conakry, une famille de neuf personnes a trouvé la mort, victime d'un incendie provoqué par la bougie dont elle s'éclairait. Les pompiers, alertés, n'ont rien pu faire : leurs citernes étaient asséchées par la pénurie d'eau qui frappe la capitale. La distribution du précieux liquide s'est en effet dégradée au même rythme que celle du courant électrique, depuis la rupture du contrat conclu entre l'État et Saur International en 2001.

Outil indispensable pour connecter les hommes et faciliter la création des richesses, le téléphone est dans un état de fonctionnement défectueux. Telecom Malaysia, qui a repris la Société des télécommunications de Guinée (Sotelgui) en 1996, a annoncé sa décision de se retirer du pays, laissant le secteur dans un état catastrophique. À population quasi égale, la Guinée compte 21 743 abonnés aux lignes téléphoniques fixes et 125 000 abonnés au réseau GSM contre 237 000 et 550 000 au Sénégal. À la faiblesse du taux de pénétration s'ajoute la très mauvaise qualité du réseau : si le téléphone du correspondant sonne du premier coup à Dakar, Banjul ou Bamako, c'est un vrai casse-tête de joindre quelqu'un à Conakry.

Les choses semblaient pourtant démarrer après le règne catastrophique d'Ahmed Sékou Touré, le père de l'indépendance dont les vingt-six ans de gestion paranoïaque du pouvoir ont donné des résultats calamiteux : centralisme excessif, étatisation du commerce, ruine de l'agriculture, effondrement de l'économie, régression de la qualité de l'enseignement, isolement international du pays, fuite des cadres pour échapper à la prison et à la mort, etc.

Arrivé au pouvoir par un coup d'État le 3 avril 1984, une semaine après la mort de Sékou Touré, le colonel Lansana Conté a mis fin au régime « révolutionnaire » (en clair, dictatorial) de son prédécesseur et s'est engagé à ouvrir le pays au reste du monde, à mettre en valeur ses immenses ressources naturelles, à libéraliser l'économie, à instaurer la démocratie et le respect des droits de l'homme, et à faciliter le retour des quelque 2 millions de Guinéens dispersés à travers le monde pour fuir la répression du défunt régime. Dans la foulée de son discours-programme du 22 décembre 1985, vingt mois après son arrivée au pouvoir, le nouveau chef de l'État a rétabli l'initiative privée et engagé avec les institutions de Bretton Woods la privatisation de nombreuses entreprises publiques et la restauration des équilibres macroéconomiques. Une nouvelle monnaie nationale (le franc guinéen) a remplacé le sily, fixé à une parité fantaisiste par rapport au dollar.

Les résultats ne se sont pas fait attendre : au cours de la décennie 1990, la croissance de l'économie guinéenne s'est élevée en termes réels à une moyenne de 4,5 % par an. Le taux d'inflation a été stabilisé à moins de 5 % tout au long de cette période, et le déficit budgétaire a été contenu à moins de 5 % du PIB. Les réserves de change représentaient trois mois d'importations commerciales non minières du pays.

Ces mutations économiques se sont accompagnées de réformes politiques. En décembre 1990, Conté a fait adopter par référendum une Loi fondamentale progressiste instituant le pluralisme politique et garantissant le respect des droits de l'homme. Une année plus tard, il a complété la nouvelle architecture institutionnelle par douze lois organiques réglementant le régime de la presse, les élections, le fonctionnement de l'Assemblée nationale, le statut de la Cour suprême... Le terrain était balisé pour la tenue des premières élections présidentielle et législatives pluralistes en 1993 et 1995. Las ! Bien que le pays soit passé du régime de parti unique à une quarantaine de formations reconnues, il n'a cessé de reculer sur le chemin de la démocratie et des droits de l'homme. Signes de cette régression : les élections législatives de juin 2002 et la présidentielle de décembre 2003 ont été boycottées par les principaux partis de l'opposition.

L'ayant librement institué, Conté n'a jamais pu se faire au jeu de la démocratie. Militaire de carrière, façonné dans le moule du Parti démocratique de Guinée (PDG, ex-parti unique d'Ahmed Sékou Touré) dont il était membre du comité central, il n'accepte aucune limitation de son autorité ou de son pouvoir. Il est ainsi passé au premier tour de l'élection présidentielle de 1993, à la faveur de l'annulation par la Cour suprême des votes à Siguiri et à Kankan, deux fiefs de son challengeur Alpha Condé, l'un des principaux leaders de l'opposition. Après les législatives contestées de 1995, il a fait arrêter Alpha Condé le lendemain de la présidentielle controversée du 14 décembre 1998, alors même que le résultat du scrutin n'était pas encore connu. Avant de se retrouver seul face à un candidat en trompe-l'oeil cinq ans plus tard, et de se succéder à lui-même avec un score proche de 100 % des suffrages exprimés.

Ces dernières années, l'accroissement des difficultés économiques du pays s'est accompagné d'un durcissement progressif du régime. Le 11 novembre 2001, un référendum constitutionnel est venu anéantir la décentralisation (en instituant la nomination des chefs de district et de quartier jusque-là élus) et instaurer la « présidence à vie » (par la modification de l'article 24 de la Loi fondamentale qui limitait à deux quinquennats le nombre de mandats présidentiels). Après l'opposant historique Mamadou Bâ, Sidya Touré, leader de l'Union des forces républicaines (UFR) et Antoine Soromou, chef de l'Alliance nationale pour la démocratie (AND), ont à leur tour goûté aux geôles de Conté respectivement en avril 2004 et en janvier 2005. Plusieurs mois avant, le 13 novembre 2003, Jean-Marie Dore, président de l’Union pour le Progrès de la Guinée (UPG), a été arrêté.

      

À la différence de ses voisins (Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire...), le pays ne possède pas la moindre radio privée. La Guinée est aujourd'hui l'un des rares pays de l'Afrique de l'Ouest où les leaders de l'opposition n'ont pas la liberté de réunir leurs militants ou de sillonner le territoire pour aller à leur rencontre.

Depuis plusieurs années, la Guinée vit en état de démocratie virtuelle. Bien que la Loi fondamentale du pays garantisse à ses citoyens l’ensemble des libertés fondamentales, le régime du président Lansana Conté, porté au pouvoir par un coup d’État en 1984, a transformé la vie politique et sociale guinéenne en une caricature de démocratie, dans laquelle sont violés les droits et libertés inscrits dans la Loi.

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